Chapitre VI - La cuisine
*Ndrl - Ancêtre du fourneau. On voit la cuisinière mettre les braises dans le potager.
Au milieu de la cuisine, une longue table de bois blanc servait à toutes sortes de préparations. On en débarrassait le bout pour les repas des domestiques. Celles-ci s'installaient parfois autour d'une table ronde, dont un battant était abaissé contre le mur, entre une fenêtre et la porte toujours ouverte sur la cour.
L'accès de la cuisine était à peu près interdit. Marie y régnait en reine et maîtresse. L'autorité de la cuisinière ne se discutait pas, si bien que ma mère, le jour de son mariage en était encore à se demander quel liquide on pouvait bien mettre dans le soupe, l'eau lui paraissant trop banale et insipide pour remplir cet emploi. Il était de tradition que les enfants se dérangent pour porter, de la salle à manger, le dessert aux bonnes. J'étais toujours volontaire. Cette fonction m'ouvrait les lieux défendus et me donnait l'occasion d'une causette avec ces dames dont j'aimais la compagnie, et qui riaient, complaisamment, aux histoires et potins que je leur rapportais.
Il convient de donner ici une place prépondérante à Marie, la cuisinière, et à Alice, la femme de chambre, restées ensembles une quinzaine d'années au service de mes grands-parents. Après elles, les bonnes se succédèrent. Gabrielle, surnommée Gabrielle Boum, vint encore plusieurs années. On l'accusait, plaisamment d'être en flirt avec le jardinier qui lui aurait même fait compliment de "son sourire à la Joconde". Je me souviens encore d'Amanda, une rossarde que craignait ma grand mère, de Berthe plus jeune qui prenait des libertés inquiétantes avec les garçons et pénétrait dans leurs chambres avec un "debout là-dedans" de troupier. Leurs souvenirs s'estompent. Mais Alice, mais Marie, elles, restent dans nos coeurs. Elles nous aimaient.
Il n'y a pas tant d'années, qu'allant un jour chez maman avec mon propre bébé de 3 ans, je l'ai trouvée assise sur le bout d'une chaise dans la salle à manger. Elle sortit alors d'un sac à provision un petit paquet recouvert d'une toile blanche : une petite poterie rustique et sans valeur en fut extraite comme d'un pansement. Anne tendit la main pour la prendre, mais Marie lui lança un "c'est à moi" définitif. Il paraît que je lui avais fait ce cadeau dans mon jeune âge, bien inconsciente de tout ce qu'il pouvait contenir, à ses yeux, de chaleur tendre.
Quand j'y pense maintenant, ce n'est pas sans honte : on acceptait tout, alors qu'on aurait pu tant donner. L'air rébarbatif de Marie, son unique dent qui s'incrustait sur sa lèvre inférieure au temps où elle ne portait pas le trop impeccable dentier, son ombre de moustache, ses mauvaises humeurs, son intransigeance, tout cela cachait combien de sensibilité chez un être que la vie n'avait pas gâté.
Alice, la femme de chambre, était la crème des filles. Elle était franchement laide avec sa peau blanche et ses cheveux crépus, mais une douceur faisait tout son charme. C'était une travailleuse acharnée dont la conscience révélait une vie intérieure profonde. Un jour elle me montra dans un livre la photographie d'une religieuse : "C'est moi, plus tard" me dit-elle, retenant sa voix avec respect. J'étais alors bien petite puisque, l'identifiant à cette religieuse, j'acceptais avec le même religieux respect ce miracle qu'elle soit, avant l'heure, photographiée "dans un livre". Elle devint en effet religieuse après 17 ans de service chez mes grands-parents. "Après les hommes je vais servir Dieu", disait-elle. D'ailleurs je ne fais que suivre l'exemple de Mademoiselle Jacqueline et de mademoiselle Françoise". Mes tantes, en effet, avaient quitté leur famille pour être (la première) assistante sociale et (la seconde) diaconesse*.
*Ndrl - Les diaconesses sont des femmes veuves ou célibataires, vivant (plus ou moins) en communauté et se consacrant au soin des malades, au soutien des pauvres et à l'éducation des jeunes.
Ndrl - J'enviais aux catholiques "je vous salue Marie" (visiter un être mythique), "priez pour nous" (avoir une alliée) et peut-être surtout le vouvoiement (mise à distance du sacré).
Au couvent, Alice avait été affectée à la cuisine. Comme disait maman en partant, c'était la seule chose qu'elle ne voulait pas faire pour les grands-parents. Quelle sainte fille ! Elle mourut peu après d'un cancer. Une autre fidèle était Renée, qui venait du village pour donner un coup de main, et un fameux ! car elle travaillait en esclave. C'était une grande fille maigre, blond filasse et sans âge, presque sourde et sans grande malice. Les matinées se passaient à monter dans des brocs l'eau chaude et froide des toilettes. Elle la descendrait plus tard, sale et savonneuse, dans des seaux qu'elle n'avait pas idée de vider par les fenêtres, comme tant d'autres le firent. J'entends à mon réveil sa voix sourde, derrière la porte, qui murmurait dans son patois normand "V'la vot'eau ! mâme Neyreneuf" On allait tout de suite chercher le broc en galvanisé, recouvert précautionneusement d'une serviette éponge qui n'en empêchait pas bien d'autres de refroidir, à la porte des paresseux.
Les garçons ne s'encombraient pas de soucis de propreté: pour couper court aux inquisitions maternelles, ils versaient l'eau dans la cuvette, y faisait mousser un bout de savon et tout était dit - Renée n'avait plus qu'à verser le tout dans le seau et à le descendre, dans un grincement d'anse qui se balance.
Il faut leur rendre hommage à ces femmes fidèles d'un autre âge - Quand elles disparurent de notre horizon à Bombanville, on s'aperçut alors qu'elles étaient irremplaçables.
Chapitre VII - Le jardinier et sa famille
L'aile droite de la maison se prolongeait, en deçà de la cuisine, par la maisonnette du jardinier. On y accédait par un escalier de pierre fort raide, car elle était construite au-dessus des resserres. Une vaste cour, séparée du jardin par un treillage garni de clématites, permettait aux poules et aux canards de s'ébattre en liberté. Si actuellement je me trouve au repos dans le jardin, un bruit de portes qui claquent associé aux coin-coin des canards me transportent aussi vite dans ma vieille maison...
Mon grand père était bien tombé en embauchant les Valois : le père avait fait merveille dans la propriété. Malheureusement sa famille avait été décimée par une série de tragédies. C'est ainsi que les Le Tourneur avaient pris leur place. Lui était un petit bonhomme sec et peu bavard. Elle, une vraie paysanne normande petite et toute ronde, avait de maigres cheveux serrés dans un pauvre chignon. Son rire, qu'on décelait surtout à ses petits yeux plissés et malins, me surprenait toujours. On entendait à peine un son sourd et prolongé d'asthmatique. Ils étaient déjà âgés et prirent leur retraite comme gardiens d'un château voisin. Les Crosse vinrent alors prendre possession des lieux. Le ménage était jeune, complété par 2 enfants encore petits, Tatave et Vévette.
Il était très discuté dans la maison.
Le clan féminin ne pouvait pas le sentir. Lui même méprisait les femmes et n'en acceptait aucun ordre. Si ma grand-mère passait, il se contentait de toucher sa casquette d'un air morose et un jour poussa l'audace jusqu'à l'appeler insolemment "Ma bonne dame".
Les hommes de la famille étaient secrètement réjouis de cet état de choses et trouvaient des charmes profonds et rares dans la compagnie du "divin Arthur". Cette appellation, inspirée par un esprit de contradiction très répandu chez nous, agaçait particulièrement ma grand-mère. Un jour que ma mère critiquait les agissements du jardinier d'une manière spécialement acerbe, mon frère ainé (François) avait répliqué avec un enthousiasme brûlant "Arthur Arthur... mais il a son univers en lui, ce gars-là ! Il est vrai en effet que cet homme se suffisait à lui-même. D'une manière très fruste il était amoureux de la nature, et quand un jour, revenant de la chasse, il répondit au "ça va Arthur ?" par ce mot "ça va très bien, j'ai tué deux perdrix et ma femme s'est écapie*", il était sincère bien que mortifié d'avoir été abandonné.
*Ndrl - Patois ou dialecte ? s'écaper : s'échapper (ancien français escapper).
Car Angéline n'était pas un parangon de vertu.. Ma grand-mère, qui ne badinait pas avec ces choses-là, en voulait encore plus au mari qu'à la femme. Celle-ci n'avait rien de très avenant. Son air dur, ses dents rares et trop longues, son nez pointu la rendaient peu sympathique. Elle menait sévèrement ses enfants, avec même un brin de sadisme. Je me révoltais quand elle obligeait Tatave à lui apporter la trique qu'elle maniait sèchement, ou quand Vévette était mielleusement engagée à l'embrasser après une bonne volée.
J'aimais jouer avec les enfants qui étaient doux et gentils, au mécontentement de ma mère et de la leur. J'étais accusée par Angéline de leur enseigner des jeux salisseurs de tablier alors que j'avais été attirée par ces jeux-mêmes dans la cour. Quel est l'enfant qui ne jubile pas dans le tripatouillage d'eau et de terre ? Les jours de beau temps, Angéline dressait son métier à filet devant sa maison et c'était merveille que de voir son aiguille tramer expertement des angelots et des paniers fleuris.Un jour elle s'échappa, emmenant sa fille qui était sa préférée, pour rejoindre je ne sais qui à Caen. Elle revint, pas très longtemps après, sans que son attitude soit le signe d'un repentir très humble. Ce fut pour ma grand mère le verrue plantée au coeur de la famille, mais mon grand-père fut sourd à ses objurgations. Arthur resta à Bombanville, il y resta même beaucoup plus longtemps que nous tous.
Chapitre VIII - Le bois de pins et les promenades
Le bois de pins, orgueil de mon grand père, était le but de promenades des parents pour de multiples raisons : ils pensaient que l'odeur des résineux était particulièrement saine à nos jeunes poumons, mais aussi un certain engourdissement s'accommodait d'un chemin bien dessiné et relativement court.
Pour nous enfants, le charme de cette promenade résidait dans le fait que nous restions chez nous et que, sur tout le parcours, nous pouvions batifoler à notre aise. On prenait pour y aller un chemin creux, entre huit talus plantés de noisetiers, que nous appelions le petit bois. Il était jalonné d'énormes terriers de renards et nous n'osions guère nous y aventurer seuls. J'en ai fait plusieurs fois la tentative, mais mon imagination dressa alors tant de dangers mystérieux que je prenais la fuite, le coeur battant à se rompre.
On pouvait d'ailleurs éviter une grande partie du chemin creux en traversant le pré, mais le troupeau de vaches constituait une menace. Si bien que, avant l'âge de 10 ans, on ne se sentait guère le courage d'atteindre le bois de pins que dûment accompagnés. Avant d'y arriver, on traversait un pré en pente - une ancienne carrière je pense - rempli de creux et de monticules. Ma marraine (Françoise, celle qui, à la fin des années 50, vendit Bombanville qu'elle avait eu en héritage) me prenait par la main et me faisait dévaler, à une allure folle, ces montagnes russes improvisées. Je poussais des cris de frayeur et de joie.
On passait ensuite la barrière formée de 2 troncs horizontaux passés dans des colliers. Chacun avait un style propre à son sexe et son âge. Les tout petits et les personnes âgées se glissaient en dessous. Les grimpeurs se mettaient à califourchon tout en haut, et les autres se coulaient au milieu, non sans rester un moment à plat ventre sur le tronc chaud et rugueux.
On pouvait se poursuivre en s'accrochant aux pins, pour faire des voltes savantes qui démontaient le chasseur. Avant de repartir on traversait un mauvais champ caillouteux pour aller visiter le jeune bois de pin, planté par les soins de mon grand père, et si dru, que l'on ne pouvait y pénétrer. Pour rentrer, on rejoignait, en général, la route. Le bois étant sur une butte, il fallait descendre une coulée abrupte, semée d'aiguilles sur lesquelles nous glissions, accroupis sur nos talons. Inutile de dire que nous remontions aussitôt pour goûter l'ivresse de la descente.
Nous avons été élevés dans le respect quasi religieux de ces bois auxquels mon grand-père rendait visite chaque matin dans sa promenade boitillante et solitaire. Tout cela a été rasé, sur réquisition allemande, pendant l'Occupation.
*Ndrl - Spécialité du Calvados. La matière grasse de cette pâte feuilletée, à l'origine, était du saindoux.
Nous passions ensuite par la poste y prendre le courrier que la factrice nous aurait apporté le lendemain, peinant sur sa bicyclette et bardée de sacs immenses. Les enfants du village nous saluaient timidement au passage, arrêtant leurs jeux pour un moment. Certains étaient assez misérables; parmi eux, il y avait ceux que nous appelions "les ptits d'qué". Le frère et la soeur étaient venus un beau jour à la maison et, interrogés sur ce qu'ils désiraient, ne surent répondre que "j'voudrais d'qué". De quoi manger, pensions nous, et ma grand-mère leur avait donné des tartines et une petite pièce. Depuis ce jour, fidèles à un rendez-vous tacite et décent, ils revenaient pour demander "d'qué" chaque semaine.
Nous nous arrêtions parfois chez la mère Letellier, une grand-mère toute boscotte (petite et bossue), brèche- dent, dont les cheveux, rares et blancs, étaient serrés dans un filet. Elle élevait, depuis la mort de sa belle fille, son petit fils Georges, un garnement à qui elle nous citait en exemple dans un patois qui nous ravissait "Georges, Georges t'es méchin, r'garde Monsieur Vincint, il n'est pas méchin, lui !"
Nous rentrions ensuite par notre hameau composé de ruines, dont l'une avait été rebâtie de toute pièce par le "mutilé" qui était industrieux malgré sa jambe de bois, et par la grande ferme où nous prenions les oeufs et la crème. Parfois, nous allions, par d'autres chemins plus solitaires, vers les coteaux longeant la Mue.
Quand, ruiné, il avait été acculé à vendre le domaine, le chevalier de Bombanville avait réservé un lopin de terre planté de 3 arbres qu'il avait baptisé, noblement, son "fief", se réservant ainsi le titre. C'était nous refuser l'accès à un monde que les opinions démocratiques de la famille auraient dû nous interdire.
Chapitre IX - Les visites
Une par une, les personnes raisonnables revenaient comme à regrets. Les enfants partaient à l'aventure aussi loin que possible, tout en tendant une oreille scrupuleuse, jusqu'à ce que sonne impérieusement la cloche. On rentrait à pas lents, la mort dans l'âme.
*Ndrl - Pièce d'étoffe légère qui se porte sous et dépassant la robe. Les baleines avaient la fonction du tour de cou de "grand-mère".
La tante Hélène (fille de Pierre-Jules Perrotte et de Juliette Mordant, tous deux inhumés au cimetière protestant "dormant" de Caen) racontait de multiples petites histoires ménagères dont le seul intérêt résidait dans la manière dont elles étaient dites et dans un grand luxe de détails. Certains mots revenaient plus souvent et accrochaient l'oreille. Léontine, sa bonne, était souvent nommée, sans passion, comme une fatalité participante aux actes du jour. Elle parlait aussi d'André*, son neveu, dont elle prononçait le nom en prolongeant le "An" pour finir sur un "dré" bref et aigu. Il lui était très cher, ce pauvre André, mais nous ne l'aimions guère. Il portait un nom à charnière et, étant plus âgé que nous, nous écrasait de supériorités qu'il était bien le seul à apprécier. Nous l'appelions le "Parisien"*. Pour saisir tout ce qu'il y a de péjoratif dans ce surnom, il aurait fallu entendre ma très provinciale grand mère parler de ce "Paris" dont tout autre vantait charme et prédominance. Pour tante Hélène, les entreprises importantes se faisaient le mardi, du moins le prétendait-on. L'ironie était d'autant plus savoureuse que ma tante prononçait le mot à la parisienne "Mâardi". "Mes neveux arriveront mâardi ; Léontine fera les confitures mâardi ; je dois rentrer à Paris mâardi.
Il fallait ensuite rendre la visite. Cela ne nous amusait guère. On passait par un raccourci, à travers plaine, qui n'avait rien de folichon (marrant), pour écouter sagement une conversation où il était question d'André, de Léontine et de mâardi. On nous envoyait dans le jardin dès qu'on nous voyait nous trémousser sur nos chaises, ou dissimuler un malhonnête bâillement. Au passage nous faisions éclater les boutons d'un magnifique fuchsia. Le jardin de la tante Hélène nous a toujours été vanté. Il était petit mais prospère. Un magnifique cerisier était cou-vert de fruits et l'on racontait complaisamment comment la tante Hélène l'avait protégé de la voracité des oiseaux, en installant une cloche dans l'arbre. De son lit elle pouvait tirer sur la corde et, se réveillant de bonne heure, elle épouvantait les voleurs par le bruit inusité. C'était une maîtresse femme.
D'autres visites nous venaient de Caen. Tante Henriette arrivait par le car accompagnée de sa fille ou de son frère*, assez tôt pour nous trouver encore devant le bol de notre petit déjeuner. Elle faisait de fréquents séjours à la maison. Ma grand mère la chérissait comme l'une de ses filles. Nous l'aimions beaucoup et elle ne dérangeait en rien notre routine.
*Ndrl - Sans doute Henriette Rabaud, mère de Jeanne, dite 'Nine', et soeur de Raymond Barkhausen. Il n'est pas étonnant que Élisabeth Perrotte l'ait "chérie comme l'une de ses filles", puisque Henriette était la fille de sa soeur aînée, Jeanne, tuée par balle en voulant protéger une employée et laissant trois petits orphelins.
À part quelques visites, ponctuellement rendues, de cousins éloignés et d'amis rares, nos habitudes n'étaient pas souvent bouleversées. Quand ils s'installèrent à Bombanville, mes grands-parents virent arriver certains châtelains des environs. La politesse ne fut pas rendue malgré les remontrances des plus mondains de nos parents ; mais les enfants que nous étions ne s'en plaignirent pas et nous pouvions vivre dans un état de sauvagerie sans lequel Bombanville n'eut pas été ce qu'il fut.
Chapitre X - Nos jeux
Il était dans l'ordre établi que nous devions vivre dehors dès que le temps le permettait. Nos parents nous donnaient l'exemple en s'installant sous le sapin. Si l'un de nous, en cachette, se reposait dans le salon enfin solitaire, il se faisait rabrouer. Nous allions dehors remâcher notre mauvaise humeur.
Il n'était pas sans inconvénient de trainer dans le parage des grandes personnes. On risquait d'être chargé de menues commissions, plus ennuyeuses les unes que les autres. On nous demandait d'aller chercher lunettes ou fil dans des endroits signalés sans précision, où ils s'avéraient généralement ne pas être. Grommelant, nous faisions le tour des lieux, sachant que, si nous revenions bredouilles, nous serions aussitôt remis en chasse.
*Ndrl - Ce pain au levain (beaucoup de farine et peu d'eau) est une spécialité normande. Après l'ajout de beurre, une machine, la brie, tasse la pâte, produisant une mie dense.
Les garçons affectaient une tenue négligée qui désolait les parents. Mes frères surtout étaient les dignes précurseurs de St Germain des Prés. L'un d'eux avait mis le comble en arborant des espadrilles éculées de couleurs différentes. Ils avaient une prédilection toute particulière pour les jeux d'eau. Sur le bord de la rivière la Mue, qui bordait la propriété, ils avaient construit une cabane de rondins qui servait de cabine de bain. Le premier travail était de dévaser ce qui leur servait de piscine. Ils n'avaient jamais d'eau plus haut que la cuisse, mais s'y ébattaient à coeur joie dans le plus simple appareil.
Une année, aidés d'un oncle, ils avaient construits un bateau dont la toile goudronnée était tendue sur une armature de bois. Ils remontaient chacun à leur tour le cours de la rivière jusqu'au moulin. Près du lavoir, nous allions à la pêche aux épinoches, poissons à peine plus gros qu'une aiguille. On les prenait avec une épingle recourbée, en guise d'hameçon, garnie d'un ver de terre très délicat à enfiler. Nous avions le droit de les faire frire sur un feu improvisé.
D'autres concours nous tenaient en haleine : une année nous avions été conviés à composer des bouquets. Je me souviens encore de celui de mon frère Vincent, peu doué en la matière : un ramassis de fleurettes fanées ligotées par un cordon.
Les plus jeunes se plaisaient dans les délices de "la marchande". Bien des commerces étaient représentés : boucherie où les poires tombées figuraient les gigots, boutique de modiste dont les chapeaux de feuilles reliées par des rameaux étaient bien fragiles, mercerie où de grosses feuilles velues et douces prenaient la place de pelotes de laine, pâtisserie dont les gâteaux étaient fabriqués avec terre ou sable.
On allait supplier les parents de venir nous acheter et ils récompensaient les "trouvailles" en payant avec de vrais sous, lesquels servaient à l'achat de bonbons. L'imposante façade nord nous inspirait des jeux très nobles. L'un de nous, le roi, s'asseyait à même la pierre de l'escalier de la terrasse. On pouvait accéder au trône par les marches qui montaient des deux côtés. Les vassaux se présentaient par l'allée centrale du jardin en faisant des tas de salamalecs. Ils apportaient leur tribu, sous forme de biscuits, de sucre et de pruneaux, qu'on allait chiper le coeur battant dans l'armoire normande de l'entrée, en prenant soin d'entrouvrir au minimum une porte qui grinçait.
Quand il nous arrivait d'être sans compagnon, nous avions en réserve bien d'autres occupations. Pour la cueillette des noisettes, les garçons grimpaient sur le mur laissant charitablement les branches basses aux plus faibles. Au mois de septembre, les noisettes sauvages étaient mûres et nous en faisions une provision pour l'hiver. Dans nos randonnées dans les champs, nous croquions, au passage, des pommes à cidre pas bien fameuses : après avoir, en mâchant, extrait le jus, nous recrachions la pulpe en soufflant un bon coup.
C'est à Bombanville que nous avons appris à monter à bicyclette : prenant un peu de hauteur sur la pelouse nous démarrions en zigzaguant.
Après un tel apprentissage, ma soeur Geneviève avait été gratifiée d'une bicyclette neuve dont elle avait pris livraison à Caen, accompagnée par les garçons. Ceux-ci s'en étaient donné à coeur joie de la martyriser tout le long du parcours, la poussant à contre-temps et l'abrutissant de remarques. Arrivés à la grand'porte, ils lui avaient imprimé un dernier et puissant élan. La famille, rassemblée sous le sapin, s'était levée pour contempler l'intrépide cycliste qui, dans un sourire figé, fixait ses admirateurs, jusqu'au moment où elle se jeta sur l'avant d'une voiture malencontreusement arrêtée devant la maison.
Pour l'ensemble de la famille mon grand père avait fait aménager dans un bout du pré un terrain de tennis clos par des grillages. Une banquette d'herbe entourait le court et l'humidité en interdisait souvent la disponibilité. Aux premiers temps, le tennis avait été bien entretenu par le jardinier mais, par la suite, il incomba aux premiers arrivés de le mettre en état. Il fallait longuement le damer, avant d'y tracer les bandes blanches et de tendre un filet raccommodé. Si bien que nos aînés préféraient se rendre sur la côte où ils trouvaient terrains et partenaires.
Sur le tennis de Bombanville bien des compétitions familiales ont été organisées - tous y participaient même la maladroite novice que j'étais. Il faut bien dire que, la plupart du temps, les plus jeunes n'étaient tolérés qu'en qualité de ramasseurs de balles.
En Septembre, l'ouverture de la chasse était le prétexte de derniers rassemblements, prémices joyeux d'un départ qui l'était moins.
La cour d'honneur était peuplée alors d'hommes en toile brune et de chiens qui couraient de ci de là, flairant les taillis au passage ou qui sagement collaient aux talons de leur maitre puis se reposaient haletants, langue pendante. L'ambiance était faite d'excitation et d'un optimisme que ne justifiait pas les carnassières au retour, plus pleines de champignons des prés que de gibier.
Un matin qu'oncle Paul était parti tout équipé pour une tournée solitaire, nous l'avions vu revenir le sourire aux lèvres pour nous exhiber une carnassière garnie. D'un côté dépassait une tête dérisoire de lapereau et de l'autre 2 minuscules pattes. À notre horreur il avait extirpé sa prise en saisissant d'une main les oreilles et de l'autre les pattes. Ce pauvre bébé lapin avait été coupé en deux par une balle.
Il y avait quand même des tableaux de chasse plus effectifs bien que jamais assez abondants pour que l'on puisse goûter plus qu'une petite portion d'un mets délicieux qui vous laissait sur un regret. Tous ces plaisirs, bien sûr, nous ne les pratiquions pas tous en même temps mais les jeux des uns ajoutaient aux joies des autres. Nous passions insensiblement, en grandissant, d'une distraction à l'autre, sans pour cela nous en dissocier. Il flottait dans l'air léger de Bombanville une communion paisible de joie qui expliquait le charme sous l'emprise duquel nous étions.
Chapitre XI - Épilogue
Le premier coup du glas sonna en juillet 1935. Nous fûmes tous appelés à Bombanville : grand- père était mort. Il était couché sur son lit dans l'immuable et noble sérénité dernière. Je balbutiai dans mon émoi "je ne peux plus vivre..", retenant le "comme avant" qui devait suivre. Dans cette citadelle heureuse où nous nous étions sentis en pleine sécurité je venais d'apprendre que tout n'est pas toujours.
D'autres deuils suivirent, douloureux, qui me séparèrent de mon enfance.
Grand-mère s'installait aussitôt sur le banquette arrière, tout comme autrefois dans la bagnole. Très à l'aise, elle conversait avec entrain, ignorante des dangers que nous lui faisions courir dans notre notable inexpérience. L'audace ne nous manquait pas.
Aux fêtes du 15 août beaucoup d'entre nous s'étaient donné rendez-vous dans la vieille propriété peuplée de souvenirs. Pourtant l'idée de guerre devenait une terrible certitude, mais nous nous sentions pour un temps intouchables sous sa protection. À la fin du week-end, ce soudain envahissement fit place à un vide pesant. Le spleen de la désespérance prémonitoire me déborda alors...
Ndrl - Ce décrotteur a survécu longtemps à la disparition de la boue dans les rues. Quelqu'un me l'avait signalé comme étant la cause de la mort de mon arrière-grand-mère. Sans plus d'explication. Longtemps, si longtemps j'ai scruté cet objet en cherchant vainement à comprendre comment il pouvait ôter la vie.
Bombanville fut alloué en partage à l'une de mes tantes (Françoise) qui y fit oeuvre d'évangélisation et de culture. Après quelques déboires dans ces deux domaines et, afin d'orienter autrement sa vie, elle décida de vendre la propriété.
Oui, les portières claquent joyeusement et les exclamations fusent. Alors, les retardataires, vous voila enfin ! Comme tu as grandi ! Tu peux te sentir la mère d'une grande fille comme ça ? Et toi, que tu es mignonne et que tu ressembles à ton papa !
Bras dessus, bras dessous nous traversons le pré cabossé qui fut une pelouse, nous foulons des monticules où fleurirent géraniums et bégonias. Au passage, je vois grand-père contemplant les riches coloris de ces fleurs qui font son orgueil et enlevant du bout de sa canne, après bien de vains efforts, une fleur fanée qui dépare l'ensemble.
Dans le salon, la table ou du moins l'assemblage hétéroclite de tables rondes et carrées nous présentent les victuailles d'un pantagruélique repas. Dans la chaleur de ce banquet, nous bavardons et rions comme des enfants. Par les fenêtres, ne sachant plus très bien si ce n'est pas nous-mêmes, nous pouvons voir nos propres enfants aller et venir en parfaite harmonie avec le passé.
Sa voix s'élève où perce une nuance de défi. La voix du choeur antique figurant le destin : "Bombanville est vendu".
Je ne sens rien, absolument rien. Tout cela ne me concerne pas. Je n'y peux rien. Non je ne souffre pas, je ne souffre pas, ne souffre pas. Un rictus douloureux, saisi sur une lèvre anonyme, et c'est l'ouverture des vannes du flot envahisseur de la douleur. Où est le trou de bête où se réfugier en paix?
Le refuge, c'est bien le salon. C'est lui le coeur de la maison. La main caresse au passage le marbre noir de la cheminée où tant de feux ont pétillé joyeusement pour nous. Le vieux papier or et vert, plus passé encore, est toujours sur ces murs où l'on voudrait se fondre car une certitude est là, claire et bouleversante, c'est là qu'ils se tiennent tous nos bien aimés de l'au- delà, leurs chers fantômes sont revenus près de nous, se réjouissant de notre joie : les grands- parents, tante Jacqueline la charmante, dont l'autorité si douce nous a fait défaut, et les oncles et les cousins trop tôt partis. Rien n'était fini puisqu'ils étaient là ! Nous les quitterons une nouvelle fois, mais ce n'est plus la mort qui nous sépare, c'est le lâche abandon de nos portefeuilles si raisonnables ! Un bras entoure avec compassion des épaules que les sanglots secouent, les larmes sont la rançon de la trahison et doivent faire place à une attitude plus réaliste, pour reprendre le fil de la vie.
C'est la débandade, la tête basse l'on regagne les voitures. Les adieux sont vite dits, les portières sont discrètement fermées dans un bruit feutré qui est celui des deuils. Une dernière fois la voiture fait le tour de la pelouse. Un dernier regard enveloppe la maison. Candide elle nous dit 'mais pourquoi partez vous ? N'étions-nous pas heureux ensemble ?' Pire qu'un reproche.
Alors, dans le silence, la voix claire de ma fille s'élève : "Maman, dit Anne, maman ! quand je serai grande je rachèterai Bombanville.
Ndrl - Je ne me souviens pas d'être dans la voiture quand j'ai prononcé ces paroles, mais debout, près du porche appelé "grand'porte", à côté de ma mère que je n'avais jamais vue pleurer. J'étais d'autant plus effrayée que je comprenais mal l'effondrement causé par la vente d'une maison à laquelle certes maintes des histoires racontées ici étaient liées, mais où nous n'étions allés que rarement, même pas pour prendre le thé ! Mon père, qui y avait fait un tour (peut-être en passant par la Mue), avait raconté à ma mère, avec un profond dégoût, qu'un chien "pissait sur le piano de sa grand-mère". Je me rappelle y avoir vu une fois des êtres inattendus errer sans nous jeter le moindre regard, je me souviens d'objets hétéroclites à l'abandon sur le gazon et d'une ambiance générale assez piteuse, bien loin de ce que les récits de vacances à Bombanville avaient suscité dans mon imagination. Même la photo familière de ma mère, bébé, assise sur la pelouse avec un cochon d'Inde ne semblait pas appartenir à ce que je voyais. Je me demandais ce que nous faisions là. J'ai compris plus tard que la tante Françoise avait des comptes à régler sinon avec l'existence du moins avec la bourgeoisie. J'ai dans la mémoire son air dédaigneux naturel, je la vois affronter sa soeur aînée, ma grand-mère Amé, dont elle critiquait les idées et les lectures (Mendes-France, Romain Gary..), mais chez qui elle allait de temps à autre, après la vente de Bombanville.
Je veux, pour ne le voir, devenir un rocher,
Sourd, muet, insensible, & le long d’une pleine
Je veux me transformer en l’eau d’une fontaine,
Afin de la pleurer comme les Nymphes font,
Quand les fleurs hors des prés par la bise s’en vont,
Ou quand par un bourbier les fontaines se souillent,
Ou quand de leur verdeur les arbres se despouillent.











