"J’y suis né, j’ai bu aux sources de sa culture, j’ai fait mien son passé, je ne respire bien que sous son ciel, et je me suis efforcé, à mon tour, de la défendre de mon mieux". Marc Bloch
C'est le récit sobre d'une sorte d'anti-héros, un récit rédigé le 30 octobre 2000, que nous avions entendu cent fois d'une oreille distraite, sans les précisions qu'on lira ici et sans guère de traits impressionnistes, mais jalonné de points qui, pour être techniques, nous échappaient. Un détail toutefois est absent de ce texte : les soldats allemands se découvraient avant d'entrer dans la basilique de Domrémy-la-Pucelle, respect que je trouvais oxymorique voire déplacé dans un contexte de bataille et d'invasion. Je ne me souviens pas de la présence d'un révolver, le récit toutefois semble n'y faire allusion que pour couper court immédiatement. Espoir que l'arme soit dissuasive ? Horreur d'être peut-être obligé de tirer pour se défendre ? Bien plus tard Élisabeth observerait, mi moqueuse mi attendrie, qu'il tremblait à l'idée de devoir dégainer la dague attachée au ceinturon de sa tenue de chasse à courre pour, comme tout "bouton d'équipage" qui se respecte, protéger les chiens à l'hallali sur pied ou servir le cerf, comme disent les veneurs, à l'hallali par terre. Il eut l'heur de ne s'être jamais trouvé seul avec son cheval à cet instant dramatique.
Le révolver acheté aux États-Unis fut finalement confisqué à son possesseur, lorsque, sur une route, des soldats allemands se dressèrent derrière un barrage, le sommant d'arrêter le moteur de son véhicule. Ainsi commença la longue captivité. Toutefois le désarroi jaillit alors moins de la perte de liberté que de l'ordre qui dépouillait l'homme d'un objet à lui, pas à l'armée que combattait l'ennemi. Il avait vingt-huit ans et déjà, si ce n'est depuis toujours, le sens des responsabilités et du bien commun. Avant la mobilisation générale qui précéda la déclaration de guerre du 3 septembre 1939, il dirigeait, comme ingénieur du génie rural, le secteur de l'agriculture à Nantes. Dans la 22è unité de 'cavaliers blindés', il était officier de transmission et aussi chargé de veiller à ce que la "popotte" du colonel lui fut servie à heure fixe (1), sans prendre en compte les engins de mort qui siffleraient éventuellement au-dessus des têtes.
Le colonel Leclerc avait envoyé son lieutenant en mission d'exploration en raison du désert informationnel où se trouvait le groupe de reconnaissance, contourné et pris à revers par les divisions allemandes motorisées forçant l'armée française à la débandade à pied. Les généraux avaient déjà battu en retraite. Marc Bloch, qui parle de "la patrie dont il ne saurait déraciner son coeur", analyse si implacablement l'abandon et la débâcle dans 'L'étrange défaite' de juin 1940 que son alter ego en service loyal de la France allait en faire son livre de chevet.
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Le 18 juin 1940 d'Henri André
Quant à nous, le 22è GRCA (2), au cours de notre descente vers le sud (d'après la carte en réalité le sud-est), parallèlement au Corps blindé du Général Heinz Guderian (3), qui encerclait nos armées de l'Est, nous étions ce jour-là dans la région de Ruppes, à l'est de la Meuse (Vosges). Nous étions arrivés là après avoir reculé depuis Gondrecourt-le-Château durant la nuit précédente. Le Colonel, voulant savoir où se trouvait l'ennemi, m'envoya en reconnaissance vers la vallée de la Meuse.
À Coussey, en fin de matinée, les habitants m'ont déclaré que des tirs d'artillerie nourris avaient eu lieu au nord, à Domrémy-la-Pucelle. Prudemment, j'ai pris la D34 (coquille, la D164) à l'est de la Meuse. Au petit village de Moncel, qui domine la vallée, j'ai abandonné ma voiture pour voir ce qui se passait en face. Grâce à mes jumelles, je vis l'avant-garde motorisée d'une division allemande, la 36è, qui était stationnée sur la N64, dans la commune de Domrémy-la-Pucelle.
Le combat était terminé et j'ai vu avec surprise des groupes de soldats allemands se dirigeant en bon ordre vers le centre du village. Il faut dire que depuis longtemps l'aviation française avait disparu du ciel, ce qui laissait toute latitude au Fieseler Storch (avion de reconnaissance allemand) pour observer ce qui pourrait inquiéter les troupes au sol.
Basilique dédiée à Jeanne d'Arc, canonisée en 1920
Comme des éléments allemands parcouraient les prés bordant la Meuse - qui ne charriait pas beaucoup d'eau -, j'ai jugé prudent de sortir mon revolver lors de ma reconnaissance pédestre (c'est la seule fois, de septembre 1939 à juin 1940 que cela m'a paru nécessaire). D'ailleurs, sachant où était l'ennemi, inutile d'en savoir davantage, et je suis rentré au PC du Colonel.
Ce qui s'est passé ce jour-là, je ne l'ai su que beaucoup plus tard. En effet, après avoir acheté la BMW 318 (achetée en septembre 1982 ?, abrégée toujours en BM), je suis parti dans cette voiture l'année suivante revoir les endroits où nous nous étions battus. Arrivant du sud par la RN 64, j'ai remarqué, sur le pont du village de Domrémy-la-Pucelle, qui franchit la Meuse d'est en ouest, une plaque du Souvenir français. Je pus lire que, le 18 juin 1940, une compagnie du 306è régiment d'infanterie avait défendu le village et que les pertes avaient été de 14 tués et 18 blessés (7 morts du côté allemand).
Les troupes de soldats allemands que j'avais vus dans mes jumelles se rendaient en bon ordre visiter la petite église du village, devenue le "Mémorial de Jeanne d'Arc". Il faut dire que les Allemands ont une vénération particulière pour Jeanne, sujet d'une tragédie de Schiller (Die Jungfrau von Orléans).
À cette époque je fréquentais les Archives militaires du château de Vincennes pour retrouver les pièces relatives au GRCA 22 (4). Mes investigations ont donc porté sur ce régiment d'infanterie et j'ai eu la chance de tomber sur le compte-rendu du combat rédigé par le Capitaine commandant cette compagnie (photocopie jointe manquante). Ce fait d'armes est également rapporté dans un ouvrage de Roger Bruge, hélas ignoré des Français : "Les combattants du 18 juin" (Ed. Fayard, tome I, p.477).
Depuis mon retour de captivité, je n'ai jamais entendu quiconque parler de ces combattants du 18 juin. En revanche tous les ans est célébré l'appel du 18 juin du Général de Gaulle, lancé depuis la radio de Londres, insistant auprès des Français afin qu'ils poursuivent la lutte jusqu'à la victoire finale (5).
En cette fin de siècle, je n'oublie pas que les Alliés ont fini par être vainqueurs au bout de cinq ans et huit mois de guerre. Mais dans un certain sens, les combattants du 18 juin, au premier rang desquels je mets la Compagnie d'instruction du 306è Régiment d'infanterie, ont sauvé l'honneur de l'armée française.
Écouter en contre-champ le Maréchal Pétain se souvenant de son appel du 17 juin et l'appel du 17 juin lui-même.





