23.3.25

Bombanville (2)

 

< Partie 1



Chapitre VI - La cuisine 


La cuisine était une vraie cuisine de campagne. Dans une immense cheminée, surmontée d'une hotte, pétillait un feu de branchages sous une marmite suspendue à la crémaillère. L'eau de toute la maisonnée y chauffait du matin au soir.
Sur un trépied, la soupe y mijotait longuement. Le minuscule fourneau dont disposait la cuisinière était nettement insuffisant.

Il y avait aussi un potager* aux carreaux bleus et blancs : sous ses grilles, on disposait des tisons incandescents pour y préparer côtelettes et beefsteaks succulents. À un angle, sous la fenêtre, une grande pierre d'évier dont l'évacuation se faisait dans la cour par une rigole peu hygiénique, était encombré de vaisselle et de casseroles aux fonds couverts de suie.

*Ndrl - Ancêtre du fourneau. On voit la cuisinière mettre les braises dans le potager.

Au milieu de la cuisine, une longue table de bois blanc servait à toutes sortes de préparations. On en débarrassait le bout pour les repas des domestiques. Celles-ci s'installaient parfois autour d'une table ronde, dont un battant était abaissé contre le mur, entre une fenêtre et la porte toujours ouverte sur la cour.

Au nord, prise sur la surface de la cuisine, une resserre fraîche, aux multiples rayons, recélait des denrées fragiles: jattes de lait et de crème, pot à beurre en grès, pièces de viandes et restes divers.

L'accès de la cuisine était à peu près interdit. Marie y régnait en reine et maîtresse. L'autorité de la cuisinière ne se discutait pas, si bien que ma mère, le jour de son mariage en était encore à se demander quel liquide on pouvait bien mettre dans le soupe, l'eau lui paraissant trop banale et insipide pour remplir cet emploi. Il était de tradition que les enfants se dérangent pour porter, de la salle à manger, le dessert aux bonnes. J'étais toujours volontaire. Cette fonction m'ouvrait les lieux défendus et me donnait l'occasion d'une causette avec ces dames dont j'aimais la compagnie, et qui riaient, complaisamment, aux histoires et potins que je leur rapportais.

Il convient de donner ici une place prépondérante à Marie, la cuisinière, et à Alice, la femme de chambre, restées ensembles une quinzaine d'années au service de mes grands-parents. Après elles, les bonnes se succédèrent. Gabrielle, surnommée Gabrielle Boum, vint encore plusieurs années. On l'accusait, plaisamment d'être en flirt avec le jardinier qui lui aurait même fait compliment de "son sourire à la Joconde". Je me souviens encore d'Amanda, une rossarde que craignait ma grand mère, de Berthe plus jeune qui prenait des libertés inquiétantes avec les garçons et pénétrait dans leurs chambres avec un "debout là-dedans" de troupier. Leurs souvenirs s'estompent. Mais Alice, mais Marie, elles, restent dans nos coeurs. Elles nous aimaient.

Marie ne nous laissait jamais prendre le train sans nous préparer des friandises. Elle faisait entre autres de suaves meringues roses et café au lait. Il y avait 2 paquets un gros pour mes frères et soeur et un petit pour moi, marquant ainsi ma place privilégiée de bébé de la famille.

Il n'y a pas tant d'années, qu'allant un jour chez maman avec mon propre bébé de 3 ans, je l'ai trouvée assise sur le bout d'une chaise dans la salle à manger. Elle sortit alors d'un sac à provision un petit paquet recouvert d'une toile blanche : une petite poterie rustique et sans valeur en fut extraite comme d'un pansement.  Anne tendit la main pour la prendre, mais Marie lui lança un "c'est à moi" définitif. Il paraît que je lui avais fait ce cadeau dans mon jeune âge, bien inconsciente de tout ce qu'il pouvait contenir, à ses yeux, de chaleur tendre.

Quand j'y pense maintenant, ce n'est pas sans honte : on acceptait tout, alors qu'on aurait pu tant donner. L'air rébarbatif de Marie, son unique dent qui s'incrustait sur sa lèvre inférieure au temps où elle ne portait pas le trop impeccable dentier, son ombre de moustache, ses mauvaises humeurs, son intransigeance, tout cela cachait combien de sensibilité chez un être que la vie n'avait pas gâté.

Alice, la femme de chambre, était la crème des filles. Elle était franchement laide avec sa peau blanche et ses cheveux crépus, mais une douceur faisait tout son charme. C'était une travailleuse acharnée dont la conscience révélait une vie intérieure profonde. Un jour elle me montra dans un livre la photographie d'une religieuse : "C'est moi, plus tard" me dit-elle, retenant sa voix avec respect. J'étais alors bien petite puisque, l'identifiant à cette religieuse, j'acceptais avec le même religieux respect ce miracle qu'elle soit, avant l'heure, photographiée "dans un livre". Elle devint en effet religieuse après 17 ans de service chez mes grands-parents. "Après les hommes je vais servir Dieu", disait-elle. D'ailleurs je ne fais que suivre l'exemple de Mademoiselle Jacqueline et de mademoiselle Françoise". Mes tantes, en effet, avaient quitté leur famille pour être (la première) assistante sociale et (la seconde) diaconesse*.

*Ndrl - Les diaconesses sont des femmes veuves ou célibataires, vivant (plus ou moins) en communauté et se consacrant au soin des malades, au soutien des pauvres et à l'éducation des jeunes.

J'allais par la suite quelquefois la voir avec maman dans son couvent. Elle aussi vivait de ses souvenirs. Broutilles pour nous, trésors pour elle. Elle me raconta comment, un soir, elle avait eu "la confiance" et fut chargée de coucher le grand bébé que j'étais. Tout se passa dans l'ordre; puis, quand elle m'eut bordée dans mon lit, une petite autocrate lui signifia "maintenant, Alice, vous allez me faire faire ma prière... mais pas la catholique surtout !". Elle, la chère fille, en riait encore avec tant d'indulgence, inconsciente de son oecuménisme avant la lettre, et combien pur.

Ndrl - J'enviais aux catholiques "je vous salue Marie" (visiter un être mythique), "priez pour nous" (avoir une alliée) et peut-être surtout le vouvoiement (mise à distance du sacré).

Au couvent, Alice avait été affectée à la cuisine. Comme disait maman en partant, c'était la seule chose qu'elle ne voulait pas faire pour les grands-parents. Quelle sainte fille ! Elle mourut peu après d'un cancer. Une autre fidèle était Renée, qui venait du village pour donner un coup de main, et un fameux ! car elle travaillait en esclave. C'était une grande fille maigre, blond filasse et sans âge, presque sourde et sans grande malice. Les matinées se passaient à monter dans des brocs l'eau chaude et froide des toilettes. Elle la descendrait plus tard, sale et savonneuse, dans des seaux qu'elle n'avait pas idée de vider par les fenêtres, comme tant d'autres le firent. J'entends à mon réveil sa voix sourde, derrière la porte, qui murmurait dans son patois normand "V'la vot'eau ! mâme Neyreneuf" On allait tout de suite chercher le broc en galvanisé, recouvert précautionneusement d'une serviette éponge qui n'en empêchait pas bien d'autres de refroidir, à la porte des paresseux.

Les garçons ne s'encombraient pas de soucis de propreté: pour couper court aux inquisitions maternelles, ils versaient l'eau dans la cuvette, y faisait mousser un bout de savon et tout était dit - Renée n'avait plus qu'à verser le tout dans le seau et à le descendre, dans un grincement d'anse qui se balance.

Il faut leur rendre hommage à ces femmes fidèles d'un autre âge - Quand elles disparurent de notre horizon à Bombanville, on s'aperçut alors qu'elles étaient irremplaçables.



Chapitre VII - Le jardinier et sa famille 


L'aile droite de la maison se prolongeait, en deçà de la cuisine, par la maisonnette du jardinier. On y accédait par un escalier de pierre fort raide, car elle était construite au-dessus des resserres. Une vaste cour, séparée du jardin par un treillage garni de clématites, permettait aux poules et aux canards de s'ébattre en liberté. Si actuellement je me trouve au repos dans le jardin, un bruit de portes qui claquent associé aux coin-coin des canards me transportent aussi vite dans ma vieille maison...

Mon grand père était bien tombé en embauchant les Valois : le père avait fait merveille dans la propriété. Malheureusement sa famille avait été décimée par une série de tragédies. C'est ainsi que les Le Tourneur avaient pris leur place. Lui était un petit bonhomme sec et peu bavard. Elle, une vraie paysanne normande petite et toute ronde, avait de maigres cheveux serrés dans un pauvre chignon. Son rire, qu'on décelait surtout à ses petits yeux plissés et malins, me surprenait toujours. On entendait à peine un son sourd et prolongé d'asthmatique. Ils étaient déjà âgés et prirent leur retraite comme gardiens d'un château voisin. Les Crosse vinrent alors prendre possession des lieux. Le ménage était jeune, complété par 2 enfants encore petits, Tatave et Vévette.

Arthur Crosse avait un véritable faciès de renard. Il avait plus l'air d'un homme des forêts que d'un fignoleur de plates-bandes. Ses goûts d'ailleurs le portaient plus au braconnage qu'à retourner la terre et il les justifiait par sa fonction de garde.
Il était très discuté dans la maison.
Le clan féminin ne pouvait pas le sentir. Lui même méprisait les femmes et n'en acceptait aucun ordre. Si ma grand-mère passait, il se contentait de toucher sa casquette d'un air morose et un jour poussa l'audace jusqu'à l'appeler insolemment "Ma bonne dame". 
Par contre, quand il se présentait devant son maître, Arthur enlevait respectueusement sa casquette qu'il tenait à 2 mains devant lui, attentif aux ordres, déférent.

Les hommes de la famille étaient secrètement réjouis de cet état de choses et trouvaient des charmes profonds et rares dans la compagnie du "divin Arthur". Cette appellation, inspirée par un esprit de contradiction très répandu chez nous, agaçait particulièrement ma grand-mère. Un jour que ma mère critiquait les agissements du jardinier d'une manière spécialement acerbe, mon frère ainé (François) avait répliqué avec un enthousiasme brûlant "Arthur Arthur... mais il a son univers en lui, ce gars-là !  Il est vrai en effet que cet homme se suffisait à lui-même. D'une manière très fruste il était amoureux de la nature, et quand un jour, revenant de la chasse, il répondit au "ça va Arthur ?" par ce mot "ça va très bien, j'ai tué deux perdrix et ma femme s'est écapie*",  il était sincère bien que mortifié d'avoir été abandonné.

*Ndrl - Patois ou dialecte ? s'écaper : s'échapper (ancien français escapper).

Car Angéline n'était pas un parangon de vertu.. Ma grand-mère, qui ne badinait pas avec ces choses-là, en voulait encore plus au mari qu'à la femme. Celle-ci n'avait rien de très avenant. Son air dur, ses dents rares et trop longues, son nez pointu la rendaient peu sympathique. Elle menait sévèrement ses enfants, avec même un brin de sadisme. Je me révoltais quand elle obligeait Tatave à lui apporter la trique qu'elle maniait sèchement, ou quand Vévette était mielleusement engagée à l'embrasser après une bonne volée.

J'aimais jouer avec les enfants qui étaient doux et gentils, au mécontentement de ma mère et de la leur. J'étais accusée par Angéline de leur enseigner des jeux salisseurs de tablier alors que j'avais été attirée par ces jeux-mêmes dans la cour. Quel est l'enfant qui ne jubile pas dans le tripatouillage d'eau et de terre ? Les jours de beau temps, Angéline dressait son métier à filet devant sa maison et c'était merveille que de voir son aiguille tramer expertement des angelots et des paniers fleuris.

Un jour elle s'échappa, emmenant sa fille qui était sa préférée, pour rejoindre je ne sais qui à Caen. Elle revint, pas très longtemps après, sans que son attitude soit le signe d'un repentir très humble. Ce fut pour ma grand mère le verrue plantée au coeur de la famille, mais mon grand-père fut sourd à ses objurgations. Arthur resta à Bombanville, il y resta même beaucoup plus longtemps que nous tous.



Chapitre VIII - Le bois de pins et les promenades 


Le bois de pins, orgueil de mon grand père, était le but de promenades des parents pour de multiples raisons : ils pensaient que l'odeur des résineux était particulièrement saine à nos jeunes poumons, mais aussi un certain engourdissement s'accommodait d'un chemin bien dessiné et relativement court.

Pour nous enfants, le charme de cette promenade résidait dans le fait que nous restions chez nous et que, sur tout le parcours, nous pouvions batifoler à notre aise. On prenait pour y aller un chemin creux, entre huit talus plantés de noisetiers, que nous appelions le petit bois. Il était jalonné d'énormes terriers de renards et nous n'osions guère nous y aventurer seuls. J'en ai fait plusieurs fois la tentative, mais mon imagination dressa alors tant de dangers mystérieux que je prenais la fuite, le coeur battant à se rompre.

On pouvait d'ailleurs éviter une grande partie du chemin creux en traversant le pré, mais le troupeau de vaches constituait une menace. Si bien que, avant l'âge de 10 ans, on ne se sentait guère le courage d'atteindre le bois de pins que dûment accompagnés. Avant d'y arriver, on traversait un pré en pente - une ancienne carrière je pense - rempli de creux et de monticules. Ma marraine (Françoise, celle qui, à la fin des années 50, vendit Bombanville qu'elle avait eu en héritage) me prenait par la main et me faisait dévaler, à une allure folle, ces montagnes russes improvisées. Je poussais des cris de frayeur et de joie.

On passait ensuite la barrière formée de 2 troncs horizontaux passés dans des colliers. Chacun avait un style propre à son sexe et son âge. Les tout petits et les personnes âgées se glissaient en dessous. Les grimpeurs se mettaient à califourchon tout en haut, et les autres se coulaient au milieu, non sans rester un moment à plat ventre sur le tronc chaud et rugueux.

En juillet, on trouvait dans le bois des quantités de petites fraises parfumées mais il fallait bien travailler une heure, sans lever le nez, avant d'en récolter un bol. Nous recherchions aussi les escargots que nous trouvions ravissants : jaunes soulignés de brun, ou rose tendre. Ils composaient l'écurie de course de mon jeune frère (Vincent) qui restait des heures à plat ventre, les considérant, les guidant avec un bâton pour qu'ils ne quittent pas la piste.

On pouvait se poursuivre en s'accrochant aux pins, pour faire des voltes savantes qui démontaient le chasseur. Avant de repartir on traversait un mauvais champ caillouteux pour aller visiter le jeune bois de pin, planté par les soins de mon grand père, et si dru, que l'on ne pouvait y pénétrer. Pour rentrer, on rejoignait, en général, la route. Le bois étant sur une butte, il fallait descendre une coulée abrupte, semée d'aiguilles sur lesquelles nous glissions, accroupis sur nos talons. Inutile de dire que nous remontions aussitôt pour goûter l'ivresse de la descente.

Nous avons été élevés dans le respect quasi religieux de ces bois auxquels mon grand-père rendait visite chaque matin dans sa promenade boitillante et solitaire. Tout cela a été rasé, sur réquisition allemande, pendant l'Occupation.

Nous avions d'autres promenades ; une course au village en était le prétexte. Nous prenions un raccourci qui nous amenait jusqu'à la maison du boulanger. Elle se profilait au 
détour du chemin et il n'était pas rare que le ventre bedonnant, poilu, et tout saupoudré de farine, du boulanger n'ajoute sa rondeur, juste au ras de la porte. On lui achetait des sablés et, chaque dimanche, il livrait brioches ou brasillés* que nous mangions chauds avec de la gelée de groseille.

*Ndrl - Spécialité du Calvados. La matière grasse de cette pâte feuilletée, à l'origine, était du saindoux.

Plus loin on trouvait l'épicerie de la mère Mouillard. Cette dernière était une véritable amie, heureuse de constater comme nous grandissions d'une année sur l'autre. Elle avait fait ravaler sa maison et inscrire son nom en petits galets en saillie que le temps aura du mal à détruire. On vendait de tout dans sa boutique, mi-bazar mi-épicerie : sabots noirs espadrilles, cotonnades, mercerie et, ce qui nous intéressait le plus, des bonbons. La mode des sucettes ne l'avait pas atteinte et elle vendait de délicieux sucres d'orge gondolés et roulés dans le sucre. Nous les sucions délicatement jusqu'à obtention d'une pointe piquante que nous croquions délibérément. Cette pauvre Mme Mouillard fut obligée de céder son fond prématurément. Elle avait bu une gorgée de vitriol d'une bouteille placée par mégarde dans le buffet à la place du cidre. Son tube digestif brûlé, s'était soudé et elle ingurgitait un peu de nourriture semi-liquide par un tuyau débouchant de l'estomac. Elle vécut de longues années, alors que son mari, responsable de l'erreur, ne put survivre à ses remords. Ma grand-mère nous emmenait lui rendre visite. Je la plaignais de ne plus avoir la joie de se mettre devant un bon repas, mais elle prétendait courageusement que l'absorption de son café au lait lui donnait un plaisir tout gustatif.

Nous passions ensuite par la poste y prendre le courrier que la factrice nous aurait apporté le lendemain, peinant sur sa bicyclette et bardée de sacs immenses. Les enfants du village nous saluaient timidement au passage, arrêtant leurs jeux pour un moment. Certains étaient assez misérables; parmi eux, il y avait ceux que nous appelions "les ptits d'qué". Le frère et la soeur étaient venus un beau jour à la maison et, interrogés sur ce qu'ils désiraient, ne surent répondre que "j'voudrais d'qué". De quoi manger, pensions nous, et ma grand-mère leur avait donné des tartines et une petite pièce. Depuis ce jour, fidèles à un rendez-vous tacite et décent, ils revenaient pour demander "d'qué" chaque semaine. 

Nous nous arrêtions parfois chez la mère Letellier, une grand-mère toute boscotte (petite et bossue), brèche- dent, dont les cheveux, rares et blancs, étaient serrés dans un filet. Elle élevait, depuis la mort de sa belle fille, son petit fils Georges, un garnement à qui elle nous citait en exemple dans un patois qui nous ravissait "Georges, Georges t'es méchin, r'garde Monsieur Vincint, il n'est pas méchin, lui !"

Nous rentrions ensuite par notre hameau composé de ruines, dont l'une avait été rebâtie de toute pièce par le "mutilé" qui était industrieux malgré sa jambe de bois, et par la grande ferme où nous prenions les oeufs et la crème. Parfois, nous allions, par d'autres chemins plus solitaires, vers les coteaux longeant la Mue. 

Nous passions devant un ancien moulin et ma grand mère nous racontait l'histoire de son propriétaire, Mr de Barbière, dont le nom nous faisait rêver de chevalerie. Nous vivions dans l'atmosphère pleine de courtoisie d'un monde féérique et nous regrettions de ne pouvoir ajouter à notre nom celui de Bombanville.
Quand, ruiné, il avait été acculé à vendre le domaine, le chevalier de Bombanville avait réservé un lopin de terre planté de 3 arbres qu'il avait baptisé, noblement, son "fief", se réservant ainsi le titre. C'était nous refuser l'accès à un monde que les opinions démocratiques de la famille auraient dû nous interdire.



Chapitre IX - Les visites


Si la discipline était légère on exigeait que nous répondions à l'appel de la cloche. Aux heures de repas nos estomacs nous incitaient à y obéir sans barguigner (hésiter). Mais parfois elle sonnait le rassemblement à l'occasion d'une visite. Cette intrusion du monde extérieur était rarement bien accueillie. Si le grondement d'une automobile en signalait l'approche, toutes les têtes se tournaient vers la grand'porte*. Dès que l'ennemi était reconnu, c'était une véritable envolée de moineaux vers la maison ou les champs. Ma grand mère restait seule à son poste avec maman, son fidèle lieutenant.
Une par une, les personnes raisonnables revenaient comme à regrets. Les enfants partaient à l'aventure aussi loin que possible, tout en tendant une oreille scrupuleuse, jusqu'à ce que sonne impérieusement la cloche. On rentrait à pas lents, la mort dans l'âme.

*Ndlr - L'apostrophe, censée représenter l'élision du "e" du féminin "grande", n'a aucune raison d'être ici car "grand" a une valeur adverbiale. Littré a déploré cette "anomalie ridicule" et l'Académie française a entériné sa remarque en 1932, recommandant l'usage du trait d'union.

L'un de nos habituels visiteurs était la tante Hélène Perrotte. Elle arrivait pédestrement de sa maison de campagne située dans un village voisin (Cairon dont son mari, Alexandre Adrien Ponsoye, était le maire). C'était une vieille dame très stricte, tout de noir vêtue, gantée de fil et dont le chapeau de paille, perché sur le haut de la tête, était maintenu par une longue épingle. Elle portait un parapluie à long manche dont la poignée était renflée à son bout. On ne lui voyait de peau que sa longue figure jaune. Elle portait encore la guimpe* de tulle noire dont les baleines en zigzag montaient à l'assaut de son cou maigre.

*Ndrl - Pièce d'étoffe légère qui se porte sous et dépassant la robe. Les baleines avaient la fonction du tour de cou de "grand-mère".

La tante Hélène (fille de Pierre-Jules Perrotte et de Juliette Mordant, tous deux inhumés au cimetière protestant "dormant" de Caen) racontait de multiples petites histoires ménagères dont le seul intérêt résidait dans la manière dont elles étaient dites et dans un grand luxe de détails. Certains mots revenaient plus souvent et accrochaient l'oreille. Léontine, sa bonne, était souvent nommée, sans passion, comme une fatalité participante aux actes du jour. Elle parlait aussi d'André*, son neveu, dont elle prononçait le nom en prolongeant le "An" pour finir sur un "dré" bref et aigu. Il lui était très cher, ce pauvre André, mais nous ne l'aimions guère. Il portait un nom à charnière et, étant plus âgé que nous, nous écrasait de supériorités qu'il était bien le seul à apprécier. Nous l'appelions le "Parisien"*. Pour saisir tout ce qu'il y a de péjoratif dans ce surnom, il aurait fallu entendre ma très provinciale grand mère parler de ce "Paris" dont tout autre vantait charme et prédominance. Pour tante Hélène, les entreprises importantes se faisaient le mardi, du moins le prétendait-on. L'ironie était d'autant plus savoureuse que ma tante prononçait le mot à la parisienne "Mâardi". "Mes neveux arriveront mâardi ; Léontine fera les confitures mâardi ; je dois rentrer à Paris mâardi.

*Ndrl - On voit à l'oeuvre dans l'évocation d'André Cadet de Gassicourt, petit-fils de la soeur d'Hélène, Charlotte, un certain sentiment d'infériorité provincial.. André était docteur en médecine, sa thèse, qui porte sur "une curieuse figure du passé, Joseph Souberbielle" - JS était le médecin de Robespierre - est notamment dédicacée à sa tante Hélène. 

Il fallait ensuite rendre la visite. Cela ne nous amusait guère. On passait par un raccourci, à travers plaine, qui n'avait rien de folichon (marrant), pour écouter sagement une conversation où il était question d'André, de Léontine et de mâardi. On nous envoyait dans le jardin dès qu'on nous voyait nous trémousser sur nos chaises, ou dissimuler un malhonnête bâillement. Au passage nous faisions éclater les boutons d'un magnifique fuchsia. Le jardin de la tante Hélène nous a toujours été vanté. Il était petit mais prospère. Un magnifique cerisier était cou-vert de fruits et l'on racontait complaisamment comment la tante Hélène l'avait protégé de la voracité des oiseaux, en installant une cloche dans l'arbre. De son lit elle pouvait tirer sur la corde et, se réveillant de bonne heure, elle épouvantait les voleurs par le bruit inusité. C'était une maîtresse femme.

D'autres visites nous venaient de Caen. Tante Henriette arrivait par le car accompagnée de sa fille ou de son frère*, assez tôt pour nous trouver encore devant le bol de notre petit déjeuner. Elle faisait de fréquents séjours à la maison. Ma grand mère la chérissait comme l'une de ses filles. Nous l'aimions beaucoup et elle ne dérangeait en rien notre routine.

*Ndrl - Sans doute Henriette Rabaud, mère de Jeanne, dite 'Nine', et soeur de Raymond Barkhausen. Il n'est pas étonnant que Élisabeth Perrotte l'ait "chérie comme l'une de ses filles", puisque Henriette était la fille de sa soeur aînée, Jeanne, tuée par balle en voulant protéger une employée et laissant trois petits orphelins.

À part quelques visites, ponctuellement rendues, de cousins éloignés et d'amis rares, nos habitudes n'étaient pas souvent bouleversées. Quand ils s'installèrent à Bombanville, mes grands-parents virent arriver certains châtelains des environs. La politesse ne fut pas rendue malgré les remontrances des plus mondains de nos parents ; mais les enfants que nous étions ne s'en plaignirent pas et nous pouvions vivre dans un état de sauvagerie sans lequel Bombanville n'eut pas été ce qu'il fut. 



Chapitre X - Nos jeux


Il était dans l'ordre établi que nous devions vivre dehors dès que le temps le permettait.  Nos parents nous donnaient l'exemple en s'installant sous le sapin. Si l'un de nous, en cachette, se reposait dans le salon enfin solitaire, il se faisait rabrouer. Nous allions dehors remâcher notre mauvaise humeur.

À part l'heure rituelle du thé nous étions libres jusqu'au soir. Ce goûter était la charge des filles. Les bonnes, redoutant notre intrusion dans leur domaine, remplissaient théière et pots qu'elles déposaient à grands fracas sur la table de la salle. Restait à faire les tartines de pain brié*, fines et nappées d'une abondante couche de confiture pour les tantes, épaisses et parcimonieuses pour les enfants. Nos parents prenaient notre défense, craignant que nous ne soyons sous- alimentés. Nous avions alors bonne conscience pour tricher sur les rations. Nous portions le tout sur la table du jardin et filions à la première occasion. 
Il n'était pas sans inconvénient de trainer dans le parage des grandes personnes. On risquait d'être chargé de menues commissions, plus ennuyeuses les unes que les autres. On nous demandait d'aller chercher lunettes ou fil dans des endroits signalés sans précision, où ils s'avéraient généralement ne pas être. Grommelant, nous faisions le tour des lieux, sachant que, si nous revenions bredouilles, nous serions aussitôt remis en chasse.

*Ndrl - Ce pain au levain (beaucoup de farine et peu d'eau) est une spécialité normande. Après l'ajout de beurre, une machine, la brie, tasse la pâte, produisant une mie dense.

Les garçons affectaient une tenue négligée qui désolait les parents. Mes frères surtout étaient les dignes précurseurs de St Germain des Prés. L'un d'eux avait mis le comble en arborant des espadrilles éculées de couleurs différentes. Ils avaient une prédilection toute particulière pour les jeux d'eau. Sur le bord de la rivière la Mue, qui bordait la propriété, ils avaient construit une cabane de rondins qui servait de cabine de bain. Le premier travail était de dévaser ce qui leur servait de piscine. Ils n'avaient jamais d'eau plus haut que la cuisse, mais s'y ébattaient à coeur joie dans le plus simple appareil.

Une année, aidés d'un oncle, ils avaient construits un bateau dont la toile goudronnée était tendue sur une armature de bois. Ils remontaient chacun à leur tour le cours de la rivière jusqu'au moulin. Près du lavoir, nous allions à la pêche aux épinoches, poissons à peine plus gros qu'une aiguille. On les prenait avec une épingle recourbée, en guise d'hameçon, garnie d'un ver de terre très délicat à enfiler. Nous avions le droit de les faire frire sur un feu improvisé. 

Mes oncles nous avaient appris les jeux de leur enfance. Le "pirelis" (?) était une sorte de jeu de puces à grande échelle qui se jouait avec 2 bâtons, l'un faisant sauter l'autre. Des courses à pied étaient organisées autour de la pelouse, avec handicap. Nous étions attentifs à l'effort maximum du sprint.
D'autres concours nous tenaient en haleine : une année nous avions été conviés à composer des bouquets. Je me souviens encore de celui de mon frère Vincent, peu doué en la matière : un ramassis de fleurettes fanées ligotées par un cordon.

Les plus jeunes se plaisaient dans les délices de "la marchande". Bien des commerces étaient représentés : boucherie où les poires tombées figuraient les gigots, boutique de modiste dont les chapeaux de feuilles reliées par des rameaux étaient bien fragiles, mercerie où de grosses feuilles velues et douces prenaient la place de pelotes de laine, pâtisserie dont les gâteaux étaient fabriqués avec terre ou sable.

On allait supplier les parents de venir nous acheter et ils récompensaient les "trouvailles" en payant avec de vrais sous, lesquels servaient à l'achat de bonbons. L'imposante façade nord nous inspirait des jeux très nobles. L'un de nous, le roi, s'asseyait à même la pierre de l'escalier de la terrasse. On pouvait accéder au trône par les marches qui montaient des deux côtés. Les vassaux se présentaient par l'allée centrale du jardin en faisant des tas de salamalecs. Ils apportaient leur tribu, sous forme de biscuits, de sucre et de pruneaux, qu'on allait chiper le coeur battant dans l'armoire normande de l'entrée, en prenant soin d'entrouvrir au minimum une porte qui grinçait.

Quand il nous arrivait d'être sans compagnon, nous avions en réserve bien d'autres occupations. Pour la cueillette des noisettes, les garçons grimpaient sur le mur laissant charitablement les branches basses aux plus faibles. Au mois de septembre, les noisettes sauvages étaient mûres et nous en faisions une provision pour l'hiver. Dans nos randonnées dans les champs, nous croquions, au passage, des pommes à cidre pas bien fameuses : après avoir, en mâchant, extrait le jus, nous recrachions la pulpe en soufflant un bon coup.

C'est à Bombanville que nous avons appris à monter à bicyclette : prenant un peu de hauteur sur la pelouse nous démarrions en zigzaguant.

Après un tel apprentissage, ma soeur Geneviève avait été gratifiée d'une bicyclette neuve dont elle avait pris livraison à Caen, accompagnée par les garçons. Ceux-ci s'en étaient donné à coeur joie de la martyriser tout le long du parcours, la poussant à contre-temps et l'abrutissant de remarques. Arrivés à la grand'porte, ils lui avaient imprimé un dernier et puissant élan. La famille, rassemblée sous le sapin, s'était levée pour contempler l'intrépide cycliste qui, dans un sourire figé, fixait ses admirateurs, jusqu'au moment où elle se jeta sur l'avant d'une voiture malencontreusement arrêtée devant la maison.

Pour l'ensemble de la famille mon grand père avait fait aménager dans un bout du pré un terrain de tennis clos par des grillages. Une banquette d'herbe entourait le court et l'humidité en interdisait souvent la disponibilité. Aux premiers temps, le tennis avait été bien entretenu par le jardinier mais, par la suite, il incomba aux premiers arrivés de le mettre en état. Il fallait longuement le damer, avant d'y tracer les bandes blanches et de tendre un filet raccommodé. Si bien que nos aînés préféraient se rendre sur la côte où ils trouvaient terrains et partenaires.

Sur le tennis de Bombanville bien des compétitions familiales ont été organisées - tous y participaient même la maladroite novice que j'étais. Il faut bien dire que, la plupart du temps, les plus jeunes n'étaient tolérés qu'en qualité de ramasseurs de balles.

En Septembre, l'ouverture de la chasse était le prétexte de derniers rassemblements, prémices joyeux d'un départ qui l'était moins.

La cour d'honneur était peuplée alors d'hommes en toile brune et de chiens qui couraient de ci de là, flairant les taillis au passage ou qui sagement collaient aux talons de leur maitre puis se reposaient haletants, langue pendante. L'ambiance était faite d'excitation et d'un optimisme que ne justifiait pas les carnassières au retour, plus pleines de champignons des prés que de gibier.

Un matin qu'oncle Paul était parti tout équipé pour une tournée solitaire, nous l'avions vu revenir le sourire aux lèvres pour nous exhiber une carnassière garnie. D'un côté dépassait une tête dérisoire de lapereau et de l'autre 2 minuscules pattes. À notre horreur il avait extirpé sa prise en saisissant d'une main les oreilles et de l'autre les pattes. Ce pauvre bébé lapin avait été coupé en deux par une balle. 

Il y avait quand même des tableaux de chasse plus effectifs bien que jamais assez abondants pour que l'on puisse goûter plus qu'une petite portion d'un mets délicieux qui vous laissait sur un regret. Tous ces plaisirs, bien sûr, nous ne les pratiquions pas tous en même temps mais les jeux des uns ajoutaient aux joies des autres. Nous passions insensiblement, en grandissant, d'une distraction à l'autre, sans pour cela nous en dissocier. Il flottait dans l'air léger de Bombanville une communion paisible de joie qui expliquait le charme sous l'emprise duquel nous étions.




Chapitre XI - Épilogue


Que reste t-il de ce paradis ?
Le premier coup du glas sonna en juillet 1935. Nous fûmes tous appelés à Bombanville : grand- père était mort. Il était couché sur son lit dans l'immuable et noble sérénité dernière. Je balbutiai dans mon émoi "je ne peux plus vivre..", retenant le "comme avant" qui devait suivre. Dans cette citadelle heureuse où nous nous étions sentis en pleine sécurité je venais d'apprendre que tout n'est pas toujours.
D'autres deuils suivirent, douloureux, qui me séparèrent de mon enfance.

En 1939 les vacances connurent, malgré les menaces de guerre, comme une dernière illumination avant l'inexorable fin. Ma grand-mère avait fait l'acquisition d'une vieille voiture que nous eûmes grande joie à conduire. Cette antique "Donnay" nous donnait bien du mal, ne démarrant pas à froid autrement que poussée par une équipe de volontaires, tandis que, par un embrayage bien calculé, le chauffeur d'occasion la mettait en route.
Grand-mère s'installait aussitôt sur le banquette arrière, tout comme autrefois dans la bagnole. Très à l'aise, elle conversait avec entrain, ignorante des dangers que nous lui faisions courir dans notre notable inexpérience. L'audace ne nous manquait pas.

Aux fêtes du 15 août beaucoup d'entre nous s'étaient donné rendez-vous dans la vieille propriété peuplée de souvenirs. Pourtant l'idée de guerre devenait une terrible certitude, mais nous nous sentions pour un temps intouchables sous sa protection. À la fin du week-end, ce soudain envahissement fit place à un vide pesant.  Le spleen de la désespérance prémonitoire me déborda alors...

Quelques jours après, ma chère grand-mère, enlevant au grattoir du portail (du 8 rue Guillaume le Conquérant) l'excès de boue de ses chaussures, s'effondra sur sa jambe porteuse. Les souffrances qui accompagnaient une affreuse fracture de fémur nous déchiraient. Dix jours après elle n'était plus, ayant juste compris que la France était en guerre alors que ses petits-fils, dans leurs uniformes de sous-lieutenant, venaient lui dire un adieu qui fut bien le dernier. Bombanville fut alors, plus ou moins, laissé à l'abandon : mes parents y firent ce qu'ils purent, sans grands moyens. Nous y fîmes quelques séjours sans joie. Les Allemands  (II/Grenadier-Regiment 736) déménagèrent à peu près toute la literie et pas mal de meubles. Les Canadiens du débarquement s'y installèrent. Des troupes de choc (Regina Rifles Regiment)...

Ndrl - Ce décrotteur a survécu longtemps à la disparition de la boue dans les rues. Quelqu'un me l'avait signalé comme étant la cause de la mort de mon arrière-grand-mère. Sans plus d'explication. Longtemps, si longtemps j'ai scruté cet objet en cherchant vainement à comprendre comment il pouvait ôter la vie.

Bombanville fut alloué en partage à l'une de mes tantes (Françoise) qui y fit oeuvre d'évangélisation et de culture. Après quelques déboires dans ces deux domaines et, afin d'orienter autrement sa vie, elle décida de vendre la propriété.

Dans un joyeux claquement de portières, symbole des rassemblements heureux, nous nous retrouvons au rendez-vous de Pentecôte dont les cousins de Dieppe (les enfants de Pierre et Annette) sont les organisateurs.
Oui, les portières claquent joyeusement et les exclamations fusent. Alors, les retardataires, vous voila enfin ! Comme tu as grandi ! Tu peux te sentir la mère d'une grande fille comme ça ? Et toi, que tu es mignonne et que tu ressembles à ton papa ! 
Bras dessus, bras dessous nous traversons le pré cabossé qui fut une pelouse, nous foulons des monticules où fleurirent géraniums et bégonias. Au passage, je vois grand-père contemplant les riches coloris de ces fleurs qui font son orgueil et enlevant du bout de sa canne, après bien de vains efforts, une fleur fanée qui dépare l'ensemble.

Dans le salon, la table ou du moins l'assemblage hétéroclite de tables rondes et carrées nous présentent les victuailles d'un pantagruélique repas. Dans la chaleur de ce banquet, nous bavardons et rions comme des enfants. Par les fenêtres, ne sachant plus très bien si ce n'est pas nous-mêmes, nous pouvons voir nos propres enfants aller et venir en parfaite harmonie avec le passé.

Le café est pris sur la pelouse, les groupes se font et se défont dans une communion de joie. Il n'y a plus ni passé ni avenir. Soudain, du petit salon, très douce, la sonnerie du téléphone nous interrompt comme en s'excusant. Mais pourquoi ce silence et pourquoi les regards se tournent t-ils anxieux vers la tante qui sort par la porte vitrée ?
Sa voix s'élève où perce une nuance de défi. La voix du choeur antique figurant le destin :  "Bombanville est vendu".

Je ne sens rien, absolument rien. Tout cela ne me concerne pas. Je n'y peux rien. Non je ne souffre pas, je ne souffre pas, ne souffre pas. Un rictus douloureux, saisi sur une lèvre anonyme, et c'est l'ouverture des vannes du flot envahisseur de la douleur. Où est le trou de bête où se réfugier en paix?

Le refuge, c'est bien le salon. C'est lui le coeur de la maison. La main caresse au passage le marbre noir de la cheminée où tant de feux ont pétillé joyeusement pour nous. Le vieux papier or et vert, plus passé encore, est toujours sur ces murs où l'on voudrait se fondre car une certitude est là, claire et bouleversante, c'est là qu'ils se tiennent tous nos bien aimés de l'au- delà, leurs chers fantômes sont revenus près de nous, se réjouissant de notre joie : les grands- parents, tante Jacqueline la charmante, dont l'autorité si douce nous a fait défaut, et les oncles et les cousins trop tôt partis. Rien n'était fini puisqu'ils étaient là !  Nous les quitterons une nouvelle fois, mais ce n'est plus la mort qui nous sépare, c'est le lâche abandon de nos portefeuilles si raisonnables ! Un bras entoure avec compassion des épaules que les sanglots secouent, les larmes sont la rançon de la trahison et doivent faire place à une attitude plus réaliste, pour reprendre le fil de la vie.

C'est la débandade, la tête basse l'on regagne les voitures. Les adieux sont vite dits, les portières sont discrètement fermées dans un bruit feutré qui est celui des deuils. Une dernière fois la voiture fait le tour de la pelouse. Un dernier regard enveloppe la maison. Candide elle nous dit 'mais pourquoi partez vous ? N'étions-nous pas heureux ensemble ?' Pire qu'un reproche.

La voiture franchit la courte montée qui mène à la grand'porte, une main compatissante se pose sur mon épaule, les larmes coulent sans effort. Tout est fini, fini, fini ..... et c'est ma faute.
Alors, dans le silence, la voix claire de ma fille s'élève : "Maman, dit Anne, maman ! quand je serai grande je rachèterai Bombanville.

Ndrl - Je ne me souviens pas d'être dans la voiture quand j'ai prononcé ces paroles, mais debout, près du porche appelé "grand'porte", à côté de ma mère que je n'avais jamais vue pleurer. J'étais d'autant plus effrayée que je comprenais mal l'effondrement causé par la vente d'une maison à laquelle certes maintes des histoires racontées ici étaient liées, mais où nous n'étions allés que rarement, même pas pour prendre le thé ! Mon père, qui y avait fait un tour (peut-être en passant par la Mue), avait raconté à ma mère, avec un profond dégoût, qu'un chien "pissait sur le piano de sa grand-mère". Je me rappelle y avoir vu une fois des êtres inattendus errer sans nous jeter le moindre regard, je me souviens d'objets hétéroclites à l'abandon sur le gazon et d'une ambiance générale assez piteuse, bien loin de ce que les récits de vacances à Bombanville avaient suscité dans mon imagination. Même la photo familière de ma mère, bébé, assise sur la pelouse avec un cochon d'Inde ne semblait pas appartenir à ce que je voyais. Je me demandais ce que nous faisions là. J'ai compris plus tard que la tante Françoise avait des comptes à régler sinon avec l'existence du moins avec la bourgeoisie. J'ai dans la mémoire son air dédaigneux naturel, je la vois affronter sa soeur aînée, ma grand-mère Amé, dont elle critiquait les idées et les lectures (Mendes-France, Romain Gary..), mais chez qui elle allait de temps à autre, après la vente de Bombanville. 

Aussi, devant l'imprévu désarroi de ma mère, et parce qu'il s'agissait d'une transaction marchande, la seule chose qui me vint à l'esprit fut l'inversion du processus. Si la maison, ce berceau intime de tant de générations, pouvait être vendue, elle pouvait aussi être rachetée. Cependant les paroles vous tiennent, c'est du moins comme cela que j'ai été élevée, quand bien même nous ne tenons pas nos promesses. Et, vrai, je n'ai jamais oublié ce qui était quand même une sorte d'engagement. La lecture du manuscrit "En mémoire de Bombanville" le confirme et je ne peux lire la fin sans avoir le coeur serré et un sanglot au bord des paupières.



 
L'eau a depuis coulé sous les ponts, la Mue vaseuse qui bordait "la propriété" est devenue, dans le "narratif" familial, le cours d'eau que mon père, mi-chercheur d'eau souterraine, mi-poète, donc alchimiste ?, observait inlassablement, dont il décrivait le ruissellement et mesurait les crues en imaginant des forages. Les nymphes des vers de Ronsard accompagnaient ses pas : 

Le jour que je voyray son depart aprocher,
Je veux, pour ne le voir, devenir un rocher,
Sourd, muet, insensible, & le long d’une pleine
Je veux me transformer en l’eau d’une fontaine,
Afin de la pleurer comme les Nymphes font,
Quand les fleurs hors des prés par la bise s’en vont,
Ou quand par un bourbier les fontaines se souillent,
Ou quand de leur verdeur les arbres se despouillent.










22.3.25

Bombanville (1)


"Il n'y a qu'une science des hommes dans le temps,
et qui sans cesse a besoin d'unir l'étude des morts à celle de vivants".
Marc Bloch   


Marc Bloch, chez qui on ne saurait séparer l'homme de l'historien, reprend la formule du linguiste allemand, Wilhelm von Humboldt (1767-1835), à qui nous devons le concept de Weltansicht (vision du monde) : 'l'Histoire est une science des hommes dans le temps et qui, sans cesse, a besoin d'unir l'étude des morts à celle des vivants'.


Élisabeth n'a pas signé le manuscrit qu'elle a dactylographié (c'était le temps de la machine à écrire) sur un papier ordinaire et peu propice à la lecture.
 Henri en a fait relier trois ou quatre exemplaires.



Les ndlr (notes insérées) sont en italiques
.




EN MÉMOIRE DE BOMBANVILLE (1)

Élisabeth Neyreneuf André



Un lieu-dit pas comme un autre


Chapitre I - Le tour du propriétaire


"À vendre, joli manoir du XVIIIème".
C'est dans ces termes que l'annonce vint toucher l'acquéreur de la vieille maison, termes bien étrangers à notre propre vérité. À vrai dire, ils convenaient dans leur banalité, mais qu'ils étaient loin de ce monde à part que représentait Bombanville ! 
Un manoir ?* Comme disait avec sagacité ma soeur (Geneviève), "si tu prétends que c'est un château, les gens seront déçus, ils diront 'ce n'est qu'une maison', si tu te ranges à cette opinion, ils rétorqueront que c'est déjà 'un petit château'. En fait, la vieille demeure était inséparable du jardin, des prés et des bois qui l'entouraient, et nous appelions le tout 'la propriété'. Oui, elle nous était propre, elle était partie de nous-mêmes comme nous en étions les éléments indispensables. Elle et nous formions une communauté et l'on ne touchait pas à l'un sans mutiler l'autre.

*Ndlr : en réalité le "manoir" était plutôt ce qu'on appelle une "maison de maître", autrement dit la demeure d'un notable issu de la bourgeoise. "Manoir" désigne l'habitation d'un noble.

Le 31 mars 1723, notre ancêtre Nicolas Houël* avait acquis pour son fils Louis le domaine de Bombanville (acheté au marquis Bernardin de Nathan pour la somme exorbitante de 50 000 livres + une rente annuelle de 750 livres). Ce nom d'opérette éveillait le sourire, nous en avons cherché bien souvent l'origine. On en était venu à penser qu'il était la déformation de "bout en ville", puisqu'en fait Bombanville était le nom de tout le hameau dépendant du village de Thaon (à dix km au nord de Caen). 


*Ndrl - Nicolas Houël - un des fils du notaire Nicolas Houël, dit "le Salé" en raison du sort que les autorités firent à son cadavre - a alors 60 ans et son fils Louis 6 ou 7. La mère de Louis, Catherine Poulain (20 ans de moins que Nicolas), meurt en lui donnant le jour. Le veuf se remarie avec Marie Madeleine Sautel. Il est papetier. À cette époque on fabriquait le papier selon une technique apparue en Europe au XIè siècle et qui se répandit avec le retour des croisés en Occident chrétien. Cette technique, qui exigeait un moulin à eau, le moulin à papier, n'a disparu qu'avec la révolution industrielle et l'usage des machines à papier. Le papier, c'est un bien très précieux, c'est la possibilité de l'écriture et de la lecture. L'imprimerie, c'est la possibilité de diffuser les idées, c'est elle qui rendit largement possible la Réforme, premier mouvement de masse à exploiter cette ressource magnifique.

À l'époque de cet achat, n'existait qu'une petite maison avec un escalier en colimaçon tout à fait charmant. Louis Houël fit construire le corps principal de la maison dont la partie ancienne constitua une aile.
Les générations se succédèrent : le petit-fils de Louis, Jean-Baptiste, était le grand-père de ma grand-mère Élisabeth Houël Perrotte). Plusieurs* de mes ancêtres, quatre exactement, furent inhumés dans un enclos au bout du jardin. Ils nous rappelaient la succession des temps.

*Ndrl Malheureusement Élisabeth ne dit pas quels sont ces ancêtres, pas plus qu'elle n'indique que les protestants, interdits d'inhumation dans les cimetières, devaient être enterrés la nuit et "au désert", un sujet sur lequel elle se penchera bien des années plus tard.

De la route on pénétrait dans la cour d'honneur par un portail de ferme ouvert dès le matin. La façade de la maison, baignée de soleil, avait un air simple et bon enfant qui n'avait rien de seigneurial. Sous l'abri de la toiture de vieilles tuiles, les plantes grimpaient à l'assaut des murs: vigne vierge abondante, mièvres roses pompons, glycine aux lourdes grappes violettes. Près de la porte un jasmin embaumait, se mêlant aux roses trémières et aux volubilis. Une large pelouse, garnie de corbeilles de géraniums et de bégonias, s'étalait devant la maison, coupée en deux par une allée arrondie. Sur son bord s'élançait un vieux sapin plus haut que la maison. Il formait un abri naturel contre le soleil et la pluie. Sous ses longues branches pendantes, tables et fauteuils invitaient au repos.

C'est de ce côté si familier de la maison que nous vivions, mais, s'il vous prenait l'envie de la contempler sur sa face nord, il suffisait de la traverser. On débouchait alors sur une noble terrasse couverte de mousse où végétaient quelques massifs de (rosiers) polyanthas. On descendait par un double escalier de pierre dans un jardin, clos de murs, vaguement dessiné à la française et dont les plates-bandes de fleurs et d'arbustes dissimulaient des cultures plus utilitaires. Par l'allée centrale sablée, on pouvait aller tout au fond vers un massif de dahlias surmonté de grilles qui permettaient une échappée sur les prés. On se retournait alors :
La maison surprenait par son imposante dignité. Il avait été question autrefois d'aménager par là une entrée qu'une avenue aurait reliée à la route. La crainte des frais occasionnés fut plus forte que l'esprit de faste. 

Dans ce jardin, une petit porte de côté ouvrait sur les prés marécageux qui menaient jusqu'à la Mue, rivière au fond vaseux en cet endroit. Une maisonnette en mauvais état abritait un four à pain. Elle servait de resserre à la laveuse qui y faisait bouillir le linge qu'elle pouvait rincer au lavoir, quelques mètres plus loin.

En suivant la rue, on arrivait jusqu'aux bois qui limitaient le domaine. Le bois de pins en était l'éperon avancé. Plus proche de la maison, le bois de Jean-Baptiste n'était pas jeune puisqu'il avait été planté par les soins de cet ancêtre (mort en 1854). Dans ma naïve enfance Jean-Baptiste représentait en fait le précurseur du Christ. Qu'il y ait eu le moindre rapport entre le Palestinien* et notre demeure me surprenait, mais je ne cherchais pas à éclaircir un mystère qui me gonflait d'orgueil. Les gars du pays donnaient, dans ce lieu secret, des rendez-vous à leurs belles, si bien que les gens du commun l'appelaient le "bois d'amour". 

*Ndlr - "Palestinien" ici est un anachronisme : au temps de JC et JB, la terre d'Israël était composée de la Judée, de la Samarie et de la Galilée ; le mot "Palestine" n'est donné à la Judée par l'empereur Hadrien qu'en 135, pour punir les Juifs rebelles.

Pour rejoindre le salon, il n'y avait plus qu'à traverser le pré planté pour déboucher sur une sorte de jardin suspendu qui aurait été baigné de soleil si les tilleuls devenus grands n'y avaient fait déborder leur ombre. C'est là que primitivement on avait dû cultiver les primeurs, rares en ces temps. On ouvrait une porte pour descendre par un escalier de bois surmonté d'un charmant petit auvent. Le cimetière familial était là, à ses pieds, dans un fouillis de taillis.

Nous y pénétrions avec respect, nous courbant sous les branches pour faire une visite au passé. J'avais proposé à mon cousin Philippe (fils de Pierre et Annette Perrotte), de trois ans mon cadet, de l'amener dans ces lieux si charmeurs. Je lui avais joué le tour de mauvais goût de l'entraîner à l'opposé dans un boqueteau où le jardinier amassait les feuilles mortes destinées au terreau. Comme le pauvre garçon regardait autour de lui, sans rien dire dans sa déconvenue, impérieusement je l'avais enjoint de retirer sa casquette, ce qu'il fit, attirant par sa naïve obéissance un éclat de rire moqueur. J'avais ensuite poussé la bonne grâce jusqu'à l'amener jusqu'au lieu secret de ces tombes. Inconsciemment, par ma supercherie, j'avais démontré que l'on n'y accédait pas sans préparation.

Quittant le cimetière, on se retrouvait dans le deuxième jardin potager, séparé par une haute haie de la cour d'entrée. Tout cela suffisait largement aux plaisirs du vagabondage. On pouvait y goûter une solitude d'autant plus charmante qu'elle n'était pas sans remède.

Le hasard voulut que la propriété, vendue il y a quatre ans, fut acquise par une famille dont les vertus étaient dans la ligne des nôtres. Son nom, même, était le raccourci du nom de mon grand-père (René Perrotte), comme si le sort, dans sa clémence, avait voulu ménager cette fidèle que nous avons abandonnée...




Chapitre II - La bagnole, l'arrivée


Appelée alors "Gare de l'Ouest", elle fut
construite en 1857 et réaménagée en 1934

 
Quand nous descendions du train, abrutis par un fastidieux voyage, coupé d'attentes mornes sur des quais inhospitaliers, nous "la" cherchions avidement dans la cour de la gare. Elle se distinguait facilement des autres voitures par ses proportions démodées mais confortables.

C'était une Delage de 1913 que mon grand-père, encore jeune et up to date, avait acquise quand Bombanville lui échut en héritage*Contrairement à nos conceptions modernes, mon grand-père l'avait achetée pour le servir toute son existence, aussi y avait-il mis le prix. Pour nous aussi elle était "l'Unique", la "Bagnole".

*Ndrl - À proprement parler la "propriété" provenait de la branche Houël et, des quatre filles de Jules Houël, c'est Élisabeth qui en hérita.

Elle était grise, haute avec un capot très bas. Si haute que l'on pouvait y monter la tête en avant sans crainte de cabosser son chapeau - grief sévère que ma grand-mère reprochait aux élégantes voitures modernes de ses fils. On pouvait facilement y tenir à sept, grâce à ses deux strapontins, et elle était si vaste que le jambes s'y étendaient à l'aise. Elle était, paraît-il, fort lourde à conduire et aucune femme n'aurait pu en prendre le volant, si tant est qu'elle en eut l'idée.

Une Delage 1913

Mon grand-père, ayant appris à conduire à l'âge mûr, la malmenait quelque peu, faisait grincer la boîte de vitesses de telle sorte que nous en souffrions nous-mêmes dans "nos tripes". C'était devenu dans la famille une plaisante excuse quand il arrivait à l'un de ses membres de faire peiner son changement de vitesse - "Comme Grand-père", disait-on, coupant aux critiques. La phrase était devenue un "bateau". Le chauffeur de mon père, à la Compagnie des câbles, soulignait lui-même finement ses fautes par un "comme grand-père" qui réjouissait son patron.

L'une des originalités de la Bagnole était de posséder un avertisseur style moulin à café: écouter. On tournait une manivelle deux ou trois fois pour obtenir une espèce de borborygme enroué n'ayant rien de commun avec le coup de trompe sec et impératif des voitures modernes. Chacun produisait au moulin à café un avertissement plein de personnalité. Tel s'amusait à tourner à toute allure une dizaine de fois. Tel autre au contraire ne donnait qu'un coup bref en lançant la manivelle de toutes ses forces pour obtenir le cri rauque de l'adolescent qui mue.

Il faut dire qu'on avait le temps de polir ces détails pleins de fantaisie, sans danger pour la vie des uns et des autres. Cette bonne vieille voiture a roulé jusqu'en 1932. Mon grand-père, trop âgé (77 ans à cette date), l'avait abandonnée à ses petits-fils. Elle était connue de la région. "Ce sont les petits-enfants de M. Perrotte", disait-on en la voyant passer.
Elle ne circulait que de jour. Je ne sais trop quel éclairage officiellement était prévu, mais je me souviens qu'un soir on en fit un vrai char de mascarade. C'était la fête au village proche, que terminait glorieusement chaque année un feu d'artifices, sans oublier "l'embrasement du marais", une illusion suscitée par des feux de Bengale de couleurs variées allumés dans un boqueteau. 

Étant donné l'importance de la commune, ce devait être un très modeste feu d'artifices, mais il exerçait sur moi une véritable fascination. Mon frère Vincent ne devait pas être à Bombanville ce jour-là, car j'aurais été assurée de mon spectacle favori. Le reste de la famille ne trouvait pas que le jeu en valait la chandelle et jugeait rédhibitoire les 4 km à pied dans la nuit. Pourtant j'osai demander timidement à Maman "si on n'irait pas". Maman s'était débarrassée de la question en me conseillant sans conviction de m'adresser à mon frère aîné (François). Le dit frère aîné, âgé de sept ans de plus que moi, nous causait à tous une religieuse crainte et il fallait vraiment que ma passion me pousse pour aller le trouver et émettre en tremblant mes prétentions excessives.
Pour mon bonheur, il était en conversation animée avec notre jeune oncle (Paul Perrotte, le benjamin des enfants de René et Élisabeth, n'avait que onze ans de plus que François Neyreneuf), combien taquin et moqueur, mais rempli de bienveillance. "Que veut-elle, cette petite ? Aller au feu d'artifices, mais naturellement, ça ne se rate pas ! Viens, François, on va équiper la bagnole". 
Aussitôt la face du monde changea ; la corvée devint une partie de plaisir, ces messieurs s'agitèrent joyeusement autour de la vieille Delage qui semblait ne rien y comprendre. Les préparatifs duraient même si longtemps que mes craintes se réveillèrent, on arriverait trop tard. Mais non, juste à temps on fit un départ en fanfare avec des bougies allumées en guise de phares. Par derrière, pour remplacer le feu rouge, une lanterne tricolore parachevait la cocasserie de notre équipage.

Cette vieille voiture que nous aimions comme un animal fidèle assura les services de la famille jusque vers 1930. Si elle fut remisée, ce n'était pas sa faute, car elle marchait comme au temps de sa jeunesse. C'est bien ce que lui reprochait la nouvelle génération, qui prit goût au démarrages automatiques et aux changements de vitesse à main. On négligea la bagnole, quitte à lui faire faire une sortie de santé de temps à autre. Je me souviens qu'à l'une de ces ultimes promenades, arrêtée devant un passage à niveau, son moteur se mit à tourner avec frénésie. Mon cousin Jacques (fils de Marcel Perrotte) ouvrit le capot puis le referma, n'ayant rien vu d'insolite. Il se redressa et, avec un bon rire mi-indulgent, mi admiratif, il émit "elle s'emballe, ma parole". Pauvre chère voiture, peu de temps après la mort de mon grand-père (1936), un ferrailleur vint l'enlever gratuitement. Sa carcasse paya son enterrement. On lui fit faire cruellement, selon la loi, place aux jeunes.

La trouver à la gare, c'était comme si Bombanville lui-même avait allongé un de ses tentacules pour nous saisir et nous ramener à lui. Nous y montions avec délice, nous sentant déjà chez nous. Nous restions dans un engourdissement heureux pendant le trajet de 10 km qui nous séparait du havre, nous réveillant seulement pour signaler la côte des Vaux à la sortie de Caen si pénible à monter, le boulanger de Buron, la route nationale pour prendre le chemin caillouteux, juste à droite après le château de Cairon. Tout était passé au crible : telle maison abandonnée était en ruine, il y avait des fleurs devant telle autre, des enfants inconnus à la fenêtre d'une troisième. 


Il fallait parfois, au croisement d'une charrette, trouver un renfoncement pour se ranger. La manoeuvre était suivie avec un intérêt silencieux et quelque peu inquiet. Cette inquiétude devenait de l'angoisse en abordant la ferme Toraille. Les poules en sortaient régulièrement comme des bolides, juste à notre passage. Nous nous retournions comme un seul homme pour constater avec étonnement qu'il n'y avait pas de victime. Il fallait ensuite examiner les embellissements dans la maison du maire. Il avait été définitivement jugé le jour où il avait élaboré la superstructure d'un puits. Notre rigorisme, plus que notre goût, s'en offusquait. 

Déjà nous arrivions au Vey. Le tournant y était à angle droit et nous découvrait d'un seul coup la pointe avancée de la propriété : le bois de pins. Le rêve laissait place à la réalité, l'impossible au possible, nous étions chez nous. À partir de ce moment la voiture longeait les limites de Bombanville pour en trouver l'issue, comme on pourrait contourner une citadelle jusqu'à ce qu'on en découvre le pont-levis. En haut de la côte, au moment d'amorcer l'ultime descente, le moulin à café était mis en branle pour signaler notre arrivée, notre excitation allait de pair. La grande porte franchie, la Delage faisait fièrement le tour des pelouses pour s'arrêter devant la maison où les hôtes s'étaient massés. Ma grand-mère était toujours la première accourue, heureuse et délivrée des soucis qu'elle se faisait gratuitement avant même que l'on ne soit en retard. Mon grand-père arrivait le dernier, une sciatique le faisait claudiquer.

Je me souviens d'une arrivée tardive où la nuit était tombée, mon jeune oncle avait imaginé d'allumer, avec l'aide de sa belle-soeur Annette (la femme de Pierre Perrotte), des feux de Bengale sur le gazon. Je vois encore leurs ombres courant au centre des pelouses, puis l'embrasement merveilleux. Tout semblait irréel, le début d'un enchantement, de ces vacances qui étaient plus encore un repos de l'âme qu'un repos du corps. On ouvrait alors les portes de la voiture et nous tombions littéralement dans les bras qui se tendaient. La brave Renée s'affairait autour des valises pour monter les plus lourdes.
Immuablement je couchais dans la chambre de ma mère, au-dessus de la cuisine. La porte-fenêtre s'ouvrait sur un fouillis de glycine. Je me précipitais pour enlever bas ou chaussettes et revêtir une robe de toile dont j'aimais sentir le frôlement sur mes jambes nues. Il fallait faire peau neuve, en éliminant passé et avenir, pour vivre l'aujourd'hui.



Chapitre III - Le salon


Le salon était le coeur de la maison, le centre de ralliement et le poste de commandement de ma grand-mère. Au milieu, une grande table laquée, recouverte d'un tapis patiemment brodé au point de croix accueillait les membres de la famille pour la soirée. Les quatre coins de la pièce étaient éclairés chacun par une haute fenêtre, le salon occupant toute l'épaisseur de la maison.
On lui avait donné un vague style empire, que justifiaient quelques meubles d'époque sans prétention, en tapissant le salon d'un magnifique papier à grandes rayures vertes et dorées. Les doubles-rideaux étaient en mousseline blanche, relevés par des embrasses de moire verte, évoquant de minces jeunes filles éthérées dans leurs robes de bal d'un autre siècle.
En ouvrant la porte, on tombait sur le coin de ma grand-mère, sa table à ouvrage était un impétueux fouillis de travaux variés. Grand-mère portait invariablement en été une robe de lainage clair et, défiant la logique, réservait la soie pour l'hiver. Comme elle n'était sensible ni au froid ni au chaud, elle se contentait d'assortir les couleurs aux saisons, le gris pour l'été, le noir pour l'hiver. Un ruban de "gros grain gris" comme nous aimions le dire très vite, entourait son cou. En hiver, elle le remplaçait par un sévère velours noir. Elle avait une magnifique chevelure*, immuablement coiffée, bouffant sur le front, ce qui lui donnait grand air. Pour lire ou travailler, elle juchait de travers sur son nez une paire de lunettes à l'ancienne, faite de petits ovales de verre montés sur métal.

*Ndrl - On racontait (peut-être Geneviève, la soeur aînée de l'auteur, qui elle-même nattait ses cheveux) que, pour dormir, Élisabeth lançait sa longue tresse par dessus la tête de lit!

Chère grand-mère, comme elle était ardente, entrant tête baissée dans la discussion, échafaudant un roman d'un éclair de la pensée sur un mot mal entendu* ! Charmante et inattendue dans son propos, elle allait d'une forme un peu précieuse à un mot très vert qui nous faisait protester, plus amusés que choqués. Les arguments qu'elle jugeait sans appel étaient accompagnés d'une mimique très particulière. Elle allongeait ses bras en arrière et courbait la tête en fermant à demi les yeux.

*Ndrl - Sa fille Louise, dite Nini dans son jeune âge, puis Amé quand elle devint grand-mère, faisait la même chose, très consciemment et malicieusement.

Tout autre était mon grand-père. C'était un vieillard très sec. Chauve depuis l'âge de 30 ans, il portait une barbe blanche ; son nez bourgeonnait quelque peu, mais le charme de son visage résidait dans ses yeux, deux gouttes de lumière glissant entre des paupières plissées. Il était d'un abord assez froid. Il ne prenait part à la conversation que quand elle prenait un tour politique ou social. Ses deux mandat en qualité de maire de Caen, ses campagnes électorales en vue d'être sénateur, vouées à l'échec il est vrai, mais il faut dire qu'il était contre le privilège des bouilleurs de cru, ses opinions, gauchisantes pour l'époque, lui donnaient une autorité qu'il entendait définitive. La discussion tournait rapidement à la conférence, d'autant qu'il avait le débit très lent. Pour des yeux avertis, sa sensibilité réelle transparaissait. 

Je me souviens que, vieilli et diminué, il s'excusa un jour de n'avoir pas assisté à une séance dont j'avais pris l'organisation en main. "J'aurais bien voulu venir, ma Zabeth, m'avait-il dit, mais... ", un geste du bras montra une impuissance résignée. Je restai interdite et émue devant ce que ces simples mots cachaient d'affectueux intérêt. Avec ma grand-mère il formait un ménage fondé sur la confiance et la tendresse. J'en eu la révélation le jour mémorable de leurs noces d'or.
Je le vois, debout pour l'indispensable discours, appuyé du bout des doigts à la table du banquet : "ma chère femme, avait-il conclu - et son émotion débordait -, pardonne-moi si je n'ai pas toujours compris ton caractère entier et primesautier, je t'ai toujours aimée". Les larmes perlaient aux yeux des assistants - ses six enfants et leurs conjoints, et ses douze petits-enfants -. Ma grand-mère s'était levée sans mot dire pour faire le tour de la table, poussée par l'impérieux besoin de venir embrasser son vieux mari qu'elle aussi avait toujours aimé.

Quand Grand-mère avait terminé ses raccommodages encombrants, elle se jetait à corps perdu dans la confection de tapisseries au petit point. C'est avec amour qu'elle copiait les dessins anciens aux nuances délicates. C'était un art qui jouait un grand rôle dans sa vie. Bien souvent, se sentant reprochée la vie facile de sa génération, elle disait avec une certaine amertume "ma petite fille l'a bien dit : grand-mère Perrotte 'a' fait rien, 'a' fait que d'la tapisserie". "Ma petite fille", c'était moi-même, qui avais eu le tort de faire cette remarque innocente devant ma grand-mère paternelle, laquelle l'avait rapportée avec une certaine malice. Dos à dos dans le deuxième coin sud du salon, mon grand-père occupait un fauteuil qu'il délaissait pour de grandes promenades à travers bois. Ma mère s'y installait alors pour coudre.

Nous aimions nous grouper, nous autres enfants, dans l'ensemble empire qui composait le troisième coin. Le guéridon en loupe de noyer était entouré de fauteuils et d'un canapé de bois clair, tapissés d'un velours découpé jaune vif très cossu. Nous y avons fait d'innombrables parties de crapette à plusieurs où les cartes étaient nos victimes puisqu'il s'agissait de les monter plus vite que le voisin, tout en ne perdant pas de vue la ristourne supplémentaire donnée par les rois. Cela occasionnait des disputes terribles et des contestations sans fin entre les intéressés. Les autres joueurs, secrètement réjouis, en profitaient pour continuer imperturbablement leur chemin - ce qui était le meilleur moyen de ramener un semblant de paix, à moins que le pauvre brimé ne parte, en pleurant, chercher consolation ailleurs.

C'est sur le canapé jaune que nous nous installions quand ma grand-mère, se rendant à nos supplications, nous racontait des histoires. Comme j'étais alors la plus jeune, je m'installais de droit sur ses genoux et dans une douce tiédeur je me laissais bercer par ses récits. Elle était une remarquable conteuse, brodant avec une imagination exceptionnelle autour de thèmes connus, jouissant elle-même du détail savoureux propre à nous combler d'aise. Ses choix étaient fort éclectiques, allant du conte de fée au récit historique. Mais nous avions nos préférences et réclamions, sans en être rassasiés, l'histoire de la princesse Rosette pour la description des toilettes, ou celle de Goldilocks and the three Bears, dont le petit Tiny, pour l'accent délicieux que prenait ma grand-mère quand elle prononçait l'anglais*, ou bien encore celle de La princesse sur un pois dont la sensibilité d'aristocrate nous remplissait de respect.


*Ndrl - Élisabeth avait probablement eu connaissance de cette histoire dans la version de Robert Southey, inspirée par le folklore écossais. Son père, Jules Houël, avait pris grand soin de la bibliothèque de ses filles et, comme lui-même avait appris plusieurs langues en lisant (pas seulement des ouvrages de mathématiques), il leur avait acheté des contes et des romans anglais.

La quatrième fenêtre était quasiment obstruée par le piano droit que recouvrait le classique châle des Indes. Une table, derrière, portait une collection de livres de musique à quatre mains. C'était notre bonheur à ma soeur et à moi. Les plus aimés et partant les plus abîmés étaient les symphonies de Haydn, que nous déchiffrions facilement. Notre initiatrice était encore ma grand-mère. "Un petit quatre mains ?", lui proposions-nous, quand il n'y avait pas trop d'oreilles à écorcher. Elle ne disait jamais non et venait s'installer devant la partie grave du clavier, nous laissant le plaisir de mener la mélodie. Elle avait le jeu un peu dur, mais très rythmé, ce qui nous permettait de nous en tirer.



Bien sûr le piano ne servait pas qu'à ces réjouissances reposantes. Nous avions notre musique et il fallait travailler dans l'expectative d'un retour à la vie normale que nous nous refusions d'envisager. Ma mère nous surveillait, son raccommodage à la main, et, à notre énervement pas toujours contenu, elle battait la mesure sur notre épaule avec son coco à bas enfilé dans une chaussette trouée.

Sur un des côtés, se dressait une grande bibliothèque blanche. Elle était remplie de livres reliés dont certains étaient précieux, telle une édition de Télémaque, en 2 volumes, religieusement parcourue. Ma grand-mère en prenait grand soin et se montrait pour une fois intransigeante. Les livres devaient être lus au salon et remis en place aussitôt qu'abandonnés. Hélas, les armées alliées, en 1944, ne respectèrent pas cette défense et l'on trouva, jusque dans les bois, les vestiges de notre fierté familiale.
Face à la bibliothèque, une cheminée de marbre noire nous réservait, aux soirées fraîches ou les jours de pluie, la grâce d'un feu pétillant. Elle était surmontée d'une pendule aux personnages dorés, protégée par un immense globe de verre que ma grand-mère retirait précautionneusement, pour la remonter chaque matin.

Le soir, la table centrale remplissait son office. Une lampe sur un trépied de cuivre était posée en son milieu. Quand l'électricité avait été installée à Bombanville, aux entourages de l'année 1925, on avait tout bonnement remplacé l'archaïque lampe à pétrole - ne changeant rien aux habitudes. Toute la famille était forcée de se rassembler autour de la table pour passer la veillée.

Ma grand-mère y avait sa place attitrée à un bout, elle occupait son temps à lire et à relire, en tricotant, d'innombrables romans anglais. Par moments, captivée, elle abandonnait son tricot sur ses genoux et se prenait la tête dans les mains, puis brusquement elle refermait le livre et empoignait un jeu de cartes pour faire quelques réussites. Nous levions alors le nez pour l'observer et donner nos judicieux conseils. Mais notre jargon ésotérique semblait n'avoir aucun sens pour grand-mère qui poursuivait son jeu sans nous écouter, allant souvent à la catastrophe, soulignée par des "ça je te l'aurais bien dit" et "tu aurais dû m'écouter" assez horripilants. Nous avions, il est vrai, toute une technique de la réussite, fruit de réflexions profondes et ayant pour base ce que mon père avait dénommé la "parité Bimbin" à tort d'ailleurs. J'en réclamais en effet la paternité sans obtenir justice. Mon frère Vincent surnommé Binson puis Bimbin avait mis au point, semblait-il, cette fameuse parité qui consistait dans les descentes bicolores à sérier les couleurs 2 par 2.
Mon grand-père dans son fauteuil, le dos à la cheminée, faisait aussi des réussites, mais il était si lent dans sa réflexion que nous ne nous en mêlions pas ; d'autant plus qu'il n'aurait pas accepté nos remarques un tantinet irrespectueuses.
La soirée était coupée par le rite du tilleul que l'on sirotait très chaud et très sucré dans des tasses de porcelaine fine dont le décor bleu me ravissait. 

Quand ma tante Annette se trouvait là, elle organisait un bridge où elle conviait en premier mon grand-père. Il rangeait ses cartes méticuleusement, puis examinait son jeu en tapotant le bord de ses cartes avec un geste de la main qui ponctuait une tactique assurée ou bien aléatoire. Une fois sa position prise, il disposait son jeu en éventail et se radossait sans mollesse. Il appuyait deux doigts de sa main droite sur la table et, levant la tête, il attendait. Il y avait parmi nous peu de volontaires pour faire le 4ème. Étant encore des néophytes, nous risquions une attrapade sans indulgence d'autant plus que, grand-père ayant le jeu très lent, nous perdions rapidement le fil de la partie. Nous avions notre revanche quand ma tante, très sûre d'elle, lui reprochait avec élégance certaines erreurs. Ses "Grand-père, vous auriez dû" nous rendaient un peu d'assurance. 



Avant l'âge d'or de la fée électricité, nous allions prendre sur le buffet une pétoche pour aller nous coucher. Ma grand-mère les sortait du "cabois" (?), sorte de placard sous l'escalier, avant le diner, pour remplacer les bougies usées. Il était de règle que les plus courtes étaient pour les enfants, les moyennes pour les jeunes déraisonnables qui lisaient au lit et s'endormaient sans éteindre, tandis que les grandes personnes s'adjugeaient les neuves. C'était un peu effrayant de monter se coucher, la bougie à la main. Sa flamme tremblotante accusait des ombres démesurées et vacillantes. Cela créait dans la chambre à coucher solitaire un climat de terreur irraisonnée. En entrant silencieusement, j'allais droit à un placard, qui renfermait certainement le voleur, et j'en tournais la clé d'un seul coup.
Par précaution, j'en faisais autant d'une armoire plus innocente. Je n'avais pas le courage de regarder sous le lit. Que peut-on faire, je vous le demande, quand on se trouve à quatre pattes nez à nez avec le danger ? Je me déshabillais aussi silencieusement et rapidement que je le pouvais, pour me glisser dans mon lit où, à condition de ne pas bouger, les menaces étaient suspendues. Je me rassurais en pensant au terrible chien du jardinier, aux hommes qui veillaient en bas et surtout à l'argument très sage de ma mère: "rien ne pouvait tenter un voleur dans cette chambre".
Ces imaginaires angoisses me conduisaient invariablement au sommeil.



Chapitre IV - Le petit salon et la bibliothèque


Attenant au salon, une charmante petite pièce aux boiseries blanches s'ouvrait sur le jardin par une porte-fenêtre. Un guéridon, des fauteuils de style, une cheminée auraient dû le rendre attirant. En fait il était déserté, peut-être parce que trop petit pour nous contenir tous, et trop proche du lieu de réunion de la famille pour contenter les goûts de solitude.

Dans une encoignure, on trouvait quantité d'instruments à vent, plutôt des flûtes, qui avaient appartenu à notre ancêtre Jean-Baptiste Houël. Mes cousins s'y essayaient dessus, sans en tirer grand chose de convaincant. Sur les murs une collection de tableaux démontrait l'éclectisme de Jean-Baptiste, qui aimait autant le dessin que la musique.
Le goût pour les arts se retrouvait dans sa descendance. C'était plus une aspiration qu'un vrai talent. Oncle Paul partait souvent, avec toile et palette, dans les champs et dans les bois. Il en revenait, dépité et ironique, "j'ai encore fait des épinards". Finalement, on installa le téléphone au petit salon, trouvant, prosaïquement, la véritable destination de cette pièce qui servait d'antichambre à la bibliothèque.


Celle-ci pour le coup était franchement désagréable, froide et humide, mais nous était familière. Ses murs étaient garnis des deux côtés par des livres. Nous y trouvions pâture :
Collection bleue* pour les plus jeunes - bibliothèque rose et recueils, heureusement reliés, de "la semaine des enfants". Les garçons trouvaient leur nourriture intellectuelle dans les innombrables livres d'aventure de Gustave Aimard, de Jules Verne et d'Alexandre Dumas. J'en passe, mais je voudrais rendre ici hommage à une collection qui réunissait tous les suffrages. Il s'agit du théâtre complet de Labiche que pour ma part je lisais une fois au moins par été. Malheureusement ces livres étaient brochés et s'effritaient au fur et à mesure des années.

*Ndlr : On doit cette collection à la calviniste Henriette Guizot de Witt) dont la grand-tante, Pauline de Meulan Guizot,"souhaitait qu'une fille puisse acquérir par la lecture des connaissances et des habitudes d'esprit capables d'augmenter infiniment la liberté de son jugement et en même temps l'élévation de son caractère". L'idée du libre examen, l'idée d'échapper à des injonctions ecclésiastiques trop fortes parcourent le protestantisme à cette époque et encouragent les découvertes littéraires, alors que dans la tradition catholique ces lectures doivent être guidées. 
Ce que pensait de l'éducation des filles Monseigneur Dupanloup vs ce qu'en a dit Jules Ferry.



Le rez-de-chaussée se prolongeait par une serre qui servait surtout de débarras, du garage de la bagnole et du cellier. C'est là qu'on venait tirer d'un immense tonneau le cidre du repas. Ce n'était pas du pur jus tant s'en faut mais ce qu'on appelle en campagne "du mitoyen" ou encore "de la boisson".
Tout au bout de la maison l'escalier ancien desservait les chambres de l'aile gauche et conduisait jusqu'au grenier peuplé d'araignées et d'oiseaux nocturnes qui en interdisaient l'accès aux moins courageux.





Chapitre V - La salle à manger


Les entrées sud et nord, séparées par la cage d'escalier, étaient l'axe de symétrie de la maison. À droite on trouvait le salon et à gauche la salle à manger, elle aussi éclairée par 4 fenêtres se faisant vis-à-vis. On pouvait, avant les repas, se laver les mains dans le petit office attenant, garni de rayonnages et d'une petite fontaine en émaillé dont le robinet laissait couler un mince filet d'eau dans une cuvette, où elle croupissait jusqu'au lendemain. Nous préférions faire ce genre d'ablutions à la pompe de la cour. C'était toute une technique : il fallait imprimer un certain élan au bras de pompe pour pouvoir profiter de l'eau qui s'arrêtait de couleur toujours trop tôt.

La salle était occupée par une table aux rallonges multiples pour accueillir les quinze à vingt hôtes que nous étions souvent. Sur le mur faisant face à la cheminée une desserte aux vastes placards était surmontée d'un vaisselier garni d'assiettes précieuses.
Entre les deux fenêtres, une petite chaire d'église campagnarde supportait un grand cadre où figuraient les réformateurs les plus marquants. 

La tête carrée, aux cheveux bouclés, de Luther voisinait avec le mince visage ascétique de Calvin qu'allongeait encore une barbiche en pointe. La cuirasse du roi Gustave Adolphe de Suède* détonnait dans cette docte assemblée qui comprenait encore John WyclifUlrich Zwingli et Guillaume Farel. Dans le placard de la chaire on rangeait nappe et serviettes, contenues dans des poches numérotées.
Nous aimions, juchés sur la marche, où d'autres avaient annoncé la parole de Dieu, nous donner des airs de prédicateurs inspirés. Malheureusement on tournait le dos à l'assemblée.

*Ndrl - Fervent luthérien et fin stratège qui prit la foi protestante sous sa protection et entra dans la guerre de Trente Ans (1618-1648) contre les forces impériales catholiques en 1630.

Le service d'assiettes de faïence blanche était simple et facilement remplaçable, mais au dessert c'était une joie toujours nouvelle de se servir des assiettes décorées. Il y avait trois séries différentes. L'une noire représentait des scènes de la vie champêtres, nous nous intéressions spécialement à la "cueillette des noisettes" dont la recherche était un de nos passe-temps. Le deuxième service, aux dessins bleus, nous paraissait beaucoup plus beau. On l'utilisait les jours de fête jusqu'au jour où le conseil de famille décrétant qu'il avait moins de valeur que le noir, on s'en servit quotidiennement. Les sujets étaient romanesques et nous attendrissaient. Notre préférence allait au chevalier galant qui tenait gracieusement sa dame par le petit doigt. Nous aimions "la fleur dérangée" qu'un charmant jeune homme, le bras passé par dessus la tête dans une pose plus élégante que commode, remettait en place, dans les cheveux d'une timide jeune fille. "Fleur dérangée" sonnait à nos oreilles comme "fleur d'oranger", évocatrice de tulle blanc et d'amour éternel. Je me souviens aussi de "l'heureux père" qu'avant de savoir lire je confondais avec "le repaire", étonnée d'y voir un brave homme assis, entouré d'enfants affectueux. Il y avait aussi "le coq du village", "la chasse au faucon", "le repos du chasseur" et combien d'autres. 

Le repos du chasseur

La troisième série d'assiettes était décorée de rébus. Elle n'a servi que très rarement. Le jeu amusait les grandes personnes plus que nous. Le décor nous paraissait sévère et sans grand attrait.

L'heure du repas était aussi l'heure précieuse du rassemblement. Ma grand-mère aimait avoir tout son monde autour d'elle. Elle descendait la première pour le petit déjeuner, plus tôt même quand il lui fallait cueillir les paniers de haricots verts et de petits pois nécessaires à nos appétits dévorants. Elle portait son éternelle robe de chambre grise à carreaux bleu marine et se coiffait sommairement d'un "torchignon". Elle mangeait rapidement, buvait un thé dont la première gorgée immanquablement la faisait s'étrangler, mais restait longuement à table, s'occupant à des épluchages divers. 
Maman lui tenait compagnie; puis, un à un, nous descendions, mal réveillés, les cheveux en broussaille, un livre à la main. Dans cette maison de toute liberté, notre délectation était de lire en mélangeant distraitement le sucre de notre café au lait, ou en croquant les grillées (les Neyreneuf les appelaient des "rôties") garnies de beurre salé. On n'utilisait à Bombanville que le beurre, livré en "faisance"* par les fermiers deux fois l'an, qu'un professionnel mettait en conserve dans de grands pots de grès.


*Ndrl - Convention régulant ce qu'un fermier s'obligeait à faire ou à fournir gracieusement au propriétaire-bailleur.

Le dîner et le déjeuner étaient annoncés par la grosse cloche dont la chaîne pendait près de la porte de la cuisine. C'était un de nos plaisirs de la tirer en cadence. Il fallait un certain apprentissage et du muscle. On l'entendait jusqu'au bois de pin, elle était le signe, comme dans un couvent, du rassemblement obligatoire. Au début du repas, on disposait près du préposé au service du pain une table carrée portant pain et couteau.

La qualité travail était lié à la respectabilité du demandeur et si aux personnes d'âge on faisait passer la corbeille à pain, on se contentait par contre de lancer le pain à toute volée aux plus jeunes. Les garçons "bloquaient" le morceau comme un ballon.

Ce mode de distribution s'est même quelquefois étendu aux pommes de terre en robe des champs que l'on devait recevoir sur les pointes de sa fourchette.

Quand les plats étaient un peu justes, ma grand-mère servait elle même de peur qu'ils ne fassent pas le tour de la tablée. Après l'avoir garnie, elle tendait l'assiette au travers de la table, s'allongeant au maximum pour gagner du terrain, la tête collée au bras droit tandis que le gauche faisait balancier en arrière, dans une attitude très comparable à celle du nageur de crawl.

Ma grand-mère avait à portée de la main une cloche de cuivre ouvragée pour prévenir la "cuisine" que l'on attendait son intervention. Le majeur passé dans l'anneau, elle agitait la main avec énergie. Un jour mon cousin René (fils de Pierre et Annette), sourd depuis l'âge de 5 ans et habitué aux jeux solitaires, lui avait fait le tour d'enlever subrepticement le battant de la cloche qui, une fois agitée, n'avait émis aucun son. L'ébahissement de ma grand-mère avait fait la joie de ce pauvre garçon qui rêvait du bruit comme d'un paradis perdu.

Certains plats étaient familiers à la maison. Quand ma grand-mère "recevait", la cuisinière venait la trouver avec son habituel "Que mettra-t-on aujourd'hui, Madame ?". La patronne faisait mine de réfléchir, mais nous savions tous pertinemment qu'elle proposerait "Et si on faisait un aloyau"*!

*Ndrl -"Aloyau" désigne l'ensemble des pièces de boeuf que l'on cuisait à la broche (rumsteak, filet et contre-filet). Élisabeth Perrotte avait naturellement une prédilection pour cette viande-là, si bien qu'un jour le boucher de Caen demanda à la cuisinière que "Madame Perrotte  veuille bien commander aussi des bas morceaux" (toute la viande était alors au même prix). 


On donnait à cuire chaque semaine chez le boulanger une immense jatte de "terrinée". On regrettait la terrine d'origine, celle de nos jeunes années, laquelle ayant été cassée avait été remplacée par d'autres jugées trop petites. "Tu disparaissais dedans, Grand-mère, quand tu nous servais", répétions nous, sans comprendre que c'est nous qui avions grandi.

Parmi les plats habituels, je me souviens particulièrement d'oeufs à la tripe (oeufs durs coupés en lamelles, oignons, etc. suivant les recettes), de pommes de terre nageant dans la crème, de la matelote de poisson. Celui-ci était apporté chaque semaine par une plaisante marchande à la voix éraillée, qui faisait sa tournée en camionnette. Elle s'arrêtait à la grand-porte et nous courrions pour jouir du spectacle, tandis que ma grand-mère suivait avec maman comme conseillère.

Le pain était apporté deux fois par semaine. Les bonnes allaient ensemble à la voiture pour recevoir, les bras offerts, l'amoncellement des gros pains longs. 
Comme il n'y avait pas de boucherie à Thaon, on se faisait livrer la viande par le boucher de Cairon. Le lait était déposé, tout frais, par la fermière qui venait traire dans le pré au-dessus du jardin potager. Quelquefois nous la rencontrions sur la route et elle nous faisait monter à côté d'elle dans la carriole, elle nous donnait les guides et nous conduisions un cheval qui savait où il allait. Nous allions alors la regarder traire, elle nous offrait, dans le couvercle de la canne, du lait chaud et mousseux que nous aurions dû trouver délectable mais qui, en fait, nous écoeurait.
Nous allions chercher oeufs et crème à la ferme voisine avec quelque appréhension. La barrière ouverte, les chiens se jetaient sur nous, heureusement arrêtés par une chaine qui les rendait plus furieux encore; et l'on n'était jamais sûr qu'il ne prenne à un troupeau d'oies la lubie de nous charger.

Ne croyez pas que l'on se nourrissait spécialement de volailles à Bombanville. Chaque été, ma grand-mère allait une fois chez la mère Toraille et après beaucoup d'amabilités qui lui coûtaient terriblement car elle était intimidée par ces gens dont elle connaissait mal la vie, elle finissait par mendier l'achat de 2 poulets, toujours accordé, après beaucoup de considérations sur l'élevage de la volaille.

Durant les repas du soir, on recevait parfois la visite d'une chauve-souris attirée par la lumière. C'était alors un grand émoi. On nous avait raconté des histoires de chauve-
souris qui s'accrochaient aux cheveux, ce qui nous donnait le frisson. Aussi nous réfugions-nous sous la table, attendant qu'une forte personnalité prenne l'initiative d'éteindre dedans pour allumer dehors afin de guider le nocturne animal dans son élément. Dès que le repas était terminé, ma grand-mère piaffait d'impatience, alors que mon grand-père aimait à rester indéfiniment à table. Dans les temps heureux de l'éclairage au pétrole, ma grand-mère empoignait vigoureusement la lampe centrale et s'en allait avec son trophée pour le déposer sur la table du salon. Par la suite, il ne lui resta plus qu'à reculer bruyamment sa chaise et à se lever après avoir jeté un regard circulaire sur ses convives. Parfois, elle partait et personne ne suivait. On la voyait alors revenir sur le pas de la porte, penaude ou sarcastique, pour se rasseoir, victime résignée, sur le bout de sa chaise.

La salle à manger servait de cadre, les jours de pluie, à d'interminables parties de ping pong qui n'étaient pas réglementaires, la table étant ovale. Cela n'empêchait pas les garçons d'organiser de bruyantes compétitions. Les bonnes s'en arrachaient les cheveux sachant qu'il faudrait brosser dur, après leur passage, le parquet de bois blanc.