19.7.24

Le 18 juin 1940 d'Henri André





"J’y suis né, j’ai bu aux sources de sa culture, j’ai fait mien son passé, je ne respire bien que sous son ciel, et je me suis efforcé, à mon tour, de la défendre de mon mieux". Marc Bloch


C'est le récit sobre d'une sorte d'anti-héros, un récit rédigé le 30 octobre 2000, que nous avions entendu cent fois d'une oreille distraite, sans les précisions qu'on lira ici et sans guère de traits impressionnistes, mais jalonné de points qui, pour être techniques, nous échappaient. Un détail toutefois est absent de ce texte : les soldats allemands se découvraient avant d'entrer dans la basilique de Domrémy-la-Pucelle, respect que je trouvais oxymorique voire déplacé dans un contexte de bataille et d'invasion.  Je ne me souviens pas de la présence d'un révolver, le récit toutefois semble n'y faire allusion que pour couper court immédiatement. Espoir que l'arme soit dissuasive ? Horreur d'être peut-être obligé de tirer pour se défendre ? Bien plus tard Élisabeth observerait, mi moqueuse mi attendrie, qu'il tremblait à l'idée de devoir dégainer la dague attachée au ceinturon de sa tenue de chasse à courre pour, comme tout "bouton d'équipage" qui se respecte, protéger les chiens à l'hallali sur pied ou servir le cerf, comme disent les veneurs, à l'hallali par terre. Il eut l'heur de ne s'être jamais trouvé seul avec son cheval à cet instant dramatique.  

Le révolver acheté aux États-Unis fut finalement confisqué à son possesseur, lorsque, sur une route, des soldats allemands se dressèrent derrière un barrage, le sommant d'arrêter le moteur de son véhicule. Ainsi commença la longue captivité. Toutefois le désarroi jaillit alors moins de la perte de liberté que de l'ordre qui dépouillait l'homme d'un objet à lui, pas à l'armée que combattait l'ennemi. Il avait vingt-huit ans et déjà, si ce n'est depuis toujours, le sens des responsabilités et du bien commun. Avant la mobilisation générale qui précéda la déclaration de guerre du 3 septembre 1939, il dirigeait, comme ingénieur du génie rural, le secteur de l'agriculture à Nantes. Dans la 22è unité de 'cavaliers blindés', il était officier de transmission et aussi chargé de veiller à ce que la "popotte" du colonel lui fut servie à heure fixe (1), sans prendre en compte les engins de mort qui siffleraient éventuellement au-dessus des têtes. 

Le colonel Leclerc avait envoyé son lieutenant en mission d'exploration en raison du désert informationnel où se trouvait le groupe de reconnaissance, contourné et pris à revers par les divisions allemandes motorisées forçant l'armée française à la débandade à pied. Les généraux avaient déjà battu en retraite. Marc Bloch, qui parle de "la patrie dont il ne saurait déraciner son coeur", analyse si implacablement l'abandon et la débâcle dans 'L'étrange défaite' de juin 1940 que son alter ego en service loyal de la France allait en faire son livre de chevet. 

=-=


Le 18 juin 1940 d'Henri André


La roue dentée évoque les éléments motorisés du 22è GRCA, le cheval ses éléments hippomobiles et l'ancre rappelle le rattachement au Corps d'armée colonial.


Dans les livres d'histoire comme pour le grand public de cette fin du XXè siècle, le 18 juin est une date sacralisée par l'appel du Général de Gaulle à la radio de Londres. La veille, de bonne heure, en bout de piste de l'aérodrome de Bordeaux, il était parti dans un avion anglais, direction Londres, avec le Général Edward Spears. Il était accompagné de son aide de camp (qui parlait anglais), le lieutenant Geoffroy Chodron de Courcel, un de mes anciens camarades de promotion de l'EOR (école des officiers de réserve, formant les futurs officiers de l'armée française) de Saumur (hiver 1932/33).


Il y a une erreur ici, le premier commandant du 22è GRCA fut le colonel Sarrault.

Quant à nous, le 22è GRCA (2), au cours de notre descente vers le sud (d'après la carte en réalité le sud-est), parallèlement au Corps blindé du Général Heinz Guderian (3), qui encerclait nos armées de l'Est, nous étions ce jour-là dans la région de Ruppes, à l'est de la Meuse (Vosges). Nous étions arrivés là après avoir reculé depuis Gondrecourt-le-Château durant la nuit précédente. Le Colonel,  voulant savoir où se trouvait l'ennemi, m'envoya en reconnaissance vers la vallée de la Meuse.


À Coussey, en fin de matinée, les habitants m'ont déclaré que des tirs d'artillerie nourris avaient eu lieu au nord, à Domrémy-la-Pucelle. Prudemment, j'ai pris la D34 (coquille, la D164) à l'est de la Meuse. Au petit village de Moncel, qui domine la vallée, j'ai abandonné ma voiture pour voir ce qui se passait en face. Grâce à mes jumelles, je vis l'avant-garde motorisée d'une division allemande, la 36è, qui était stationnée sur la N64, dans la commune de Domrémy-la-Pucelle.

Le combat était terminé et j'ai vu avec surprise des groupes de soldats allemands se dirigeant en bon ordre vers le centre du village. Il faut dire que depuis longtemps l'aviation française avait disparu du ciel, ce qui laissait toute latitude au Fieseler Storch (avion de reconnaissance allemand) pour observer ce qui pourrait inquiéter les troupes au sol.



Basilique dédiée à Jeanne d'Arc, canonisée en 1920

Comme des éléments allemands parcouraient les prés bordant la Meuse - qui ne charriait pas beaucoup d'eau -, j'ai jugé prudent de sortir mon revolver lors de ma reconnaissance pédestre (c'est la seule fois, de septembre 1939 à juin 1940 que cela m'a paru nécessaire). D'ailleurs, sachant où était l'ennemi, inutile d'en savoir davantage, et je suis rentré au PC du Colonel.

Ce qui s'est passé ce jour-là, je ne l'ai su que beaucoup plus tard. En effet, après avoir acheté la BMW 318 (achetée en septembre 1982 ?, abrégée toujours en BM), je suis parti dans cette voiture l'année suivante revoir les endroits où nous nous étions battus. Arrivant du sud par la RN 64, j'ai remarqué, sur le pont du village de Domrémy-la-Pucelle, qui franchit la Meuse d'est en ouest, une plaque du Souvenir français. Je pus lire que, le 18 juin 1940, une compagnie du 306è régiment d'infanterie avait défendu le village et que les pertes avaient été de 14 tués et 18 blessés (7 morts du côté allemand).


Beaucoup de détails sur ces combats dans les Vosges, le 18 juin et avant et après, dans le blog "Une autre histoire".

Les troupes de soldats allemands que j'avais vus dans mes jumelles se rendaient en bon ordre visiter la petite église du village, devenue le "Mémorial de Jeanne d'Arc". Il faut dire que les Allemands ont une vénération particulière pour Jeanne, sujet d'une tragédie de Schiller (Die Jungfrau von Orléans).

À cette époque je fréquentais les Archives militaires du château de Vincennes pour retrouver les pièces relatives au GRCA 22 (4). Mes investigations ont donc porté sur ce régiment d'infanterie et j'ai eu la chance de tomber sur le compte-rendu du combat rédigé par le Capitaine commandant cette compagnie (photocopie jointe manquante). Ce fait d'armes est également rapporté dans un ouvrage de Roger Bruge, hélas ignoré des Français : "Les combattants du 18 juin" (Ed. Fayard, tome I, p.477).

Depuis mon retour de captivité, je n'ai jamais entendu quiconque parler de ces combattants du 18 juin. En revanche tous les ans est célébré l'appel du 18 juin du Général de Gaulle, lancé depuis la radio de Londres, insistant auprès des Français afin qu'ils poursuivent la lutte jusqu'à la victoire finale (5).

En cette fin de siècle, je n'oublie pas que les Alliés ont fini par être vainqueurs au bout de cinq ans et huit mois de guerre. Mais dans un certain sens, les combattants du 18 juin, au premier rang desquels je mets la Compagnie d'instruction du 306è Régiment d'infanterie, ont sauvé l'honneur de l'armée française.


-=-



Ce bref récit agite ma mémoire, j'y reconnais de manière impalpable mon père et le soin particulier qu'il prenait afin que l'ordre règne autour de lui (on trouvera deux occurrences de "en bon ordre" !). Que n'ai-je fait alors mienne une de ses maximes favorites que je trouvais terre-à-terre et ennuyeuse, "une place pour chaque chose et chaque chose à sa place" !
À le lire, je touche aussi du doigt le gouffre infranchissable entre la génération qui vécut cette guerre pressentie comme une fatalité et redoutée dès le seuil de l'adolescence - après avoir sinon vécu la 'Grande', celle de 14, du moins en avoir capté maintes réminiscences par procuration - et ma génération, malgré les évocations quotidiennes des privations d'une époque à laquelle, l'eussè-je voulu, je n'appartenais pas. Je m'en voulais d'être une sorte de pièce rapportée comme on souffre d'une infériorité incontournable (j'avais bien tort). Je m'en veux de m'en être voulu (j'ai bien raison), de ne pas avoir secoué cette chape impénétrable et paralysante, mais ce constat n'apaise pas la sensation de discontinuité absolue, de  temps et de réalité irrémédiablement perdus en chemin. On parle du syndrome de Stockholm chez les victimes qui tissent des liens avec leurs bourreaux. Rien de tel pour réunir les expériences spatio-temporelles que tout oppose. Reste le dictame de l'imagination, qu'aurais-je fait si, qu'aurais-je dit si, qu'aurais-je pensé si ?

Ses petits-enfants, à force de l'entendre se référer à "la" guerre, l'avaient si étroitement associé à l'image qu'ils se faisaient de cette entité singulière que celle-ci devint "la Guerre de Ton". "Ton" était leur manière d'appeler leur grand-père. Celui-ci, sûr d'éveiller la curiosité ou la perplexité, du moins chez les adultes, précisait alors qu'il avait fait trois guerres. "La Guerre de Ton" n'était que la deuxième, la première étant évidemment "la Grande" dont les traumatismes dévastateurs suscitèrent une révolte contre la condition humaine et, comme l'a remarqué Sartre, "contre le langage qui l'exprime". L'enfant de 6 ans se souvenait en effet d'avoir été réveillé pour descendre à la cave lorsque la grosse Bertha frappait, s'immisçant dans ses rêves comme un cauchemar. Mais quid de la troisième ? Pour comprendre pourquoi ce fut une guerre, il faut lire 'Les Combattants de la Paix'.


Notes :
 
(1) J'associe toujours le colonel Leclerc à son fromage préféré - c'est le mien aussi -, sec et bleuté à l'extérieur, très légèrement onctueux au cœur, le divin St Marcelin dont on ne trouve même plus l'image, rien qu'une dénomination usurpée.

(2) Les groupes de reconnaissance de corps d'armée (GRCA), créés en été 1939,  participèrent à la Bataille de France. Ces unités, qui formaient le corps de la cavalerie française, furent dissoutes à l'armistice de 1940. Les GRCA regroupaient 36 officiers, 80 sous-officiers, 800 hommes, 3 mortiers de 60, 12 MMG, 36 LMG(FM), 4 canons de 25 AT, 497 chevaux, 107 motos, 78 voitures, camions ou camionnettes, 10 groupes motocyclistes, 24 groupes de cavaliers.

(3) dit 'Schneller Heinz', rapide Heinz, en réalité génial Heinz qui comprit qu'il fallait passer là où précisément personne ne croyait que des chars pourraient passer, les Ardennes.

(4)  

Historique du 22è GRCA entre la formation à St Lô et Pontoise le 02.09.1939  et la défense ultime du groupe à cheval dont les survivants furent emmenés en captivité le 23.06.1940, soit le lendemain de la signature de l'armistice à l'emplacement exact où avait été signé celui du 11 novembre 1918, exigence du Führer, l'armistice n'entrant en application que le 25 à 0h35..

On peut lire ici un extrait de ce livre  paru en décembre 2020, soit 17 ans après la mort de celui qui, pris en étau dans les échanges belliqueux du 18 juin, se souvenait clairement en l'an 2000 de ce que résister veut dire.


(5)


"J'invite tous les Français, où qu'ils soient...",  déclare de Gaulle, mais quid des prisonniers de guerre ? Une réalité négligée, oubliée ?
Écouter en contre-champ le Maréchal Pétain se souvenant de son appel du 17 juin et l'appel du 17 juin lui-même.