30.6.26

Les Combattants de la Paix - Elisabeth Neyreneuf-André

Préface

 

"Les zones minées étaient comme des territoires frappés par la peste. La vie s’était arrêtée, les enfants ne sortaient plus, n’allaient plus à l’école. Les bêtes sautaient dans les champs. La vie était figée."


En 1994 et officiellement, la Russie ne fut pas conviée aux cérémonies du 50e anniversaire du Débarquement en Normandie. Malgré la contribution cruciale, sine qua non, des Soviétiques à la défaite du nazisme (20 millions de soldats russes y perdirent la vie), le choix délibéré fut de marquer le caractère "allié" du débarquement en honorant la mémoire des soldats de  l'opération Overlord, tombés pour la libération de la France.

D'autres combattants furent négligés sinon oubliés dans ces commémorations, les héros qui firent face au fléau des mines, incontournable étape de la reconstruction. Élisabeth s'indigna et écrivit très rapidement le texte qui suit. Un article sur le déminage avait paru dans 'Le Monde', avec des erreurs. Il s'agissait de remédier un peu à une lacune. Pour Élisabeth, il s'agissait aussi de "brosser" un peu l'ego d'Henri dont la carrière avait été quelque peu mise à mal, indirectement, par cette affaire de déminage. Certes il n'était pas "carriériste", il avait un sens civique comme on n'en fait plus, davantage serviteur de l'État que diplomate. Il se trouvait par hasard au ministère quand survint la nouvelle de la mort de l'ingénieur du génie rural du Calvados, Pierre Havy, en juillet 1944 sous les bombes des Alliés. Il s'offrit immédiatement, prêt à orchestrer la logistique où l'on reconstruirait des ponts, tracerait des voies rurales et rendrait aux paysans l'autorisation de labourer leurs champs, disposé à quitter le confort relatif de Nantes pour plonger dans l'enfer d'une région dévastée. Sans même prendre le temps de consulter l'ingénieur général de Nantes dont il était le "poulain" et qui lui en voulut indéfectiblement. 

Les années de cette guerre invisible furent psychologiquement très dures : une chose est de coordonner une équipe de volontaires de son pays, une autre d'avoir sous ses ordres - mais sous la contrainte - les prisonniers d'une armée vaincue. Faute d'instructions, Henri dut prendre des initiatives obéissant à la double exigence qu'il s'était fixée : efficacité et respect des êtres humains engagés dans cette périlleuse aventure. En appliquant le code de l'honneur militaire à ces hommes, en les traitant comme des soldats et non comme des parias, il désarma le fanatisme des SS et atténua le désespoir d'hommes brisés pour qui la discipline militaire était un puissant facteur de stabilité. La responsabilité en cascade à travers la recréation d'une chaîne de commandement interne, où les officiers veillaient à la rigueur d'opérations dont ils savaient que la vie de leurs hommes dépendait, était-ce du talent managérial ?

Henri n'évoquait pas souvent cette période de sa vie (à la différence des trois années de captivité* et des mois sur le front qui précédèrent l'amère armistice), il était à la fois fier du travail accompli et contrit de ne pas avoir assez fait pour les démineurs français qui avaient donné leur vie (en particulier ne pas avoir trouvé d'emplacement digne de ce nom pour la plaque en mémoire des volontaires morts en service). 

 

Le Calvados fut un terrain si truffé de mines que, malgré tous les pièges qui furent neutralisés afin que la Normandie meurtrie redevienne le grenier à blé et la terre d'élevage de la France, il en reste encore, les munitions de guerre étant souvent encore actives des dizaines d'années plus tard. Les travaux agricoles ou les terrassements, les phénomènes d’érosion du sol ou l’assèchement des rivières mettent au jour d’anciens engins de mort. Chaque année, plus de 450 tonnes d’explosifs datant des Première et Seconde Guerres mondiales sont encore collectés et neutralisés par les démineurs*.

"Déminage sur la plage de Villers-sur-Mer, ce jeudi 17 avril 2025 : Neuf engins explosifs datant de la Seconde Guerre mondiale". "26 mars 2025 — Découverte à la sortie du port de Ouistreham, une mine va être déplacée et détruite au large des côtes". "Une bombe de 213 kilos, d'une longueur de 93 cm et d'un diamètre de 32 cm va être désamorcée à Colombelles le dimanche 15 janvier 2023".

La libération des "Agronomes" : en 1943 les autorités d'occupation allemandes et le gouvernement de Vichy négocièrent des mesures de libération anticipée pour certaines catégories précises de prisonniers de guerre (officiers ou soldats). Face au blocus économique, les Allemands exigeaient en effet de la France qu'elle livre d'immenses quantités de denrées alimentaires. Pour maximiser les rendements agricoles français (dont l'Allemagne ponctionnait la majeure partie), il y avait un besoin critique d'experts techniques sur le terrain. C'est ainsi qu'Henri fut libéré au titre de ses compétences en génie rural et renvoyé en Loire-Inférieure (Nantes) où il était ingénieur en chef à la déclaration de guerre. Il allait cependant travailler sous haute surveillance avec comparution régulière à la Kommandantur, naviguant sur le fil du rasoir : maintenir la production de la terre pour nourrir la population locale sans pour autant collaborer activement avec les réquisitions de l'occupant.



Les Combattants de la Paix

 


  Année 1994  44-2  pp. 213-222




Début septembre 1944, tandis qu'il roulait vers Caen à bord de sa traction-avant, Henri André ne se doutait pas de l'ampleur de la tâche qui l'attendait. Dès la libération de Paris, en août 1944, il avait été nommé en remplacement de l'ingénieur en chef du Génie rural Havy, tué en service commandé. Quittant sur le champ son poste de Nantes, il fit le plein de sa voiture en alcool absolu, carburant de remplacement d'une essence réservée à la guerre et dont l'inconvénient est de n'être utilisable que s'il ne fait pas froid. Les bagages du voyageur furent réduits au strict nécessaire dont faisaient partie duvets et couvertures, précautions élémentaires en vue d'un gîte de fortune dans une ville aux trois-quarts détruite.

L'action du Génie rural étant centrée sur l'équipement des campagnes, Henri André avait quelques raisons de penser que son rôle consisterait à pallier l'urgence en fait de ravitaillement aussi bien de la population que des troupes. L'objectif majeur était donc de remettre en état de culture un sol transformé durant plus de deux mois en champ de bataille avant le recul des armées ennemies vers le nord.

Quiconque traversait le département du Calvados à la fin de l'été 1944, pouvait se sentir écrasé à la vue des dévastations des campagnes désertées par fermiers et exploitants, et comme figées tout à coup dans un temps qui se serait arrêté : champs éventrés par les bombes, ponts coupés, routes défoncées jalonnées d'épaves de chars, bourgs et villages, autrefois prospères, réduits en monticules de pierres groupés autour de ce qui restait d'une église dont le clocher pointait vers le ciel, en signe de détresse.

Il faudra près de trois ans pour nettoyer et remblayer 2,7 millions de mètres cubes d'excavations. Fontaine-le-Pin au cœur de la "poche de Falaise", où la bataille fit rage plusieurs jours, est l'un des exemples les plus significatifs : 1 579 trous de bombes furent comblés, soit un volume de 118 000 m3 de terre dont le maniement exigea 48 jours de labeur. On pourrait aussi citer les alentours d'Aunay-sur-Odon, Villers-Bocage, Fontenay-le- Marmion, La Hogue ou Sannerville.

Ces travaux relevaient de facto des services du Génie rural qui se limita à l'indemnisation des agriculteurs capables de combler eux-mêmes les cratères isolés, creusés par des obus de faible calibre. L'exploitant travaillait avec une niveleuse tractée par un cheval et, pour gagner du temps, il labourait et semait dans la foulée. Les chantiers plus importants, Henri André les confia à son adjoint M. Laplanche. Ce dernier fit appel à des entreprises privées et aux bulldozers achetés aux surplus américains par le Ministère de la Reconstruction. En outre, aux fins de rendre le terrain à la culture lorsque les Alliés quittèrent la région, les ingénieurs du Génie rural furent chargés d'ôter toute trace de campements, terrains d'aviation de fortune (une dizaine d'"air-fields") et quatre grands dépôts de matériel (Littry, St-Martin-des-Entrées, Tilly-sur-Seulles et Audrieu). Les frais des travaux furent imputés au "prêt- bail", organisme d'aide mutuelle entre la France et les Alliés, géré par le ministère des Finances.

Mais la remise en état des terres, pour une grande partie, était subordonnée à un préalable de taille : le déminage d'un sol truffé d'engins explosifs de toute nature. Des accidents mortels, au retour d'exode des populations rurales sinistrées, exigèrent une intervention immédiate. Les armées alliées avaient assuré dans les mois qui suivirent le Débarquement un déminage ponctuel, limité à la sécurité des convois militaires. Autrement dit, les grandes routes de communication et d'accès aux ports et terrains d'aviation. Mais, avec le déplacement du front vers l'est et le nord, les terrains minés demeuraient à l'abandon. Un déminage exhaustif s'imposait donc, tâche qui revenait de droit au ministère de la Guerre. Mais là aussi personne n'était disponible : les unités du Génie français se battaient sur le front d'Alsace où se livrait la terrible bataille de Colmar.


L'ordre de mission et les premiers volontaires 

En janvier 1945, Henri André reçut sans préambule un ordre émanant du ministère de l'Agriculture : il devait dans les plus brefs délais entreprendre le déminage du Calvados. Le pli laconique ne fournissait aucune précision quant aux moyens nécessaires d'y parvenir, mis à part l'ouverture d'un crédit. "L'énormité de la somme me fit appréhender l'étendue de la mission prioritaire qui m'était confiée", souligne H. André qui s'attela aussitôt au travail. Toutefois, en l'absence de spécialistes, qui pourrait-on recruter ? Le Génie rural fit appel au civisme des Français. Un quartier général des volontaires fut aussitôt installé à Cabourg, lieu de villégiature dont les capacités d'accueil avaient été relativement épargnées par les bombardements de la côte et qui possédait par surcroît d'anciennes installations allemandes le long de la Divette.



Sept téméraires se présentèrent au premier cours de formation assuré par des sapeurs du bataillon du Déminage qui leur enseignèrent l'ABC du métier avec un matériel des plus rudimentaires : pics, baïonnettes et quelques "poêles à frire" négociés auprès des troupes alliées ou fabriqués sur place. "Je me souviens, déclare Henri André, d'un des premiers essais dans un herbage du Bas-Cabourg. Je me suis joint à mes hommes qui, sondant à genoux le terrain tous les 25 cm, déplaçaient ensemble la bande blanche de sécurité, au fur et à mesure de leur progression". La technique consistait à enfoncer délicatement le pic dans la terre, sous un angle bien précis de façon à aborder la mine sur le côté et non verticalement pour ne pas la faire sauter...

Ce prélude héroïque se prolongea jusqu'aux derniers jours d'avril 1945, marqués par la capitulation de l'Allemagne et la création consécutive d'un ministère de la Reconstruction — désigné sous le sigle M.R.U. — dont les attributions comportaient une direction du déminage. Pour les départements du Calvados et de la Manche, en dépit des fortes densités d'engins de guerre, la direction des opérations fut attribuée officiellement aux ingénieurs en chef du Génie rural, MM. André et Baud**, qui furent investis d'une double responsabilité relevant de deux ministères.

Au fil des mois, les effectifs - tous volontaires - qui atteindront le nombre de 400 civils s'étoffèrent et s'aguerrirent sur le terrain après un passage obligé à l'Ecole du déminage. Non sans pertes humaines : au cours de la première année, vingt démineurs donnèrent leur vie pour rendre à leur pays la sécurité d'antan. 


L'organisation de près de 90 commandos de déminage  

A ces Français s'ajoutèrent par vagues successives, à partir des mois d'avril-mai 1945, 4 900 sous-officiers et soldats de la Wehrmacht destinés au seul département du Calvados, l'un des plus miné de France. La capitulation du 8 mai 1945 stipulait que l'armée allemande s'obligeait à enlever tous les engins de guerre — mines, munitions et bombes — des territoires que le IIIe Reich avait occupés. En effet, tant que les combats se poursuivent, la convention de Genève interdit l'utilisation des prisonniers de guerre pour des travaux dangereux tels que le déminage.

Entorse au droit international. Malgré l'article 31 de la Convention (1929), la direction du déminage obtient des Alliés l'autorisation de prélever un contingent de plusieurs milliers de prisonniers de guerre allemands sur les 500 000 affectés à la France pour des travaux d'intérêt public. La France contourna cette règle par une subtilité juridique, affirmant que le déminage n'était pas un effort de guerre, mais une urgence humanitaire et de sécurité civile : elle  fit valoir que les Allemands avaient eux-mêmes enfreint le droit international en posant ces mines hors des fortifications ou des lignes de front. Il n'empêche que c'était une situation moralement et juridiquement très grise.

Quand Henri André fut avisé que des prisonniers étaient mis à sa disposition, il se rendit avec un interprète à la prison de Caen. Dans la cour, il fit aligner les hommes avec leur livret militaire à la main. Fort de son expérience de lieutenant du XXIIe GRCA (Groupe de Reconnaissance de Corps d'Armée) pendant la drôle de guerre, il choisit exclusivement les hommes ayant servi dans des unités combattantes et il se fit un devoir de les traiter en soldats. La situation était paradoxale : des militaires se trouvaient sous les ordres de civils. Ils étaient encadrés par 400 gardiens munis d'armes de récupération fournies par la gendarmerie ou de fusils de chasse expédiés en renfort, faute de mieux, du Fort de Vincennes. Les gardiens étaient en outre chargés des problèmes de logement et de nourriture. Les prisonniers furent répartis en commandos — jusqu'à 90 — et logés sous la toile ou dans des fermes inoccupées. Un millier de soldats SS furent installés à part dans des camps entourés de barbelés, aux abords des zones les plus dangereuses à déminer.

Durant plus de deux ans, prisonniers et démineurs œuvrèrent en une collaboration exemplaire à débarrasser le sol de tout piège mortel, en désamorçant des milliers d'engins qui n'avaient pas explosé. M. Piattier se souvient : "A part quelques incidents mineurs, nous n'avons rencontré aucune contestation de la part des prisonniers allemands qui se sont pliés à la discipline d'un travail partagé". "Nous avons vécu quotidiennement, renchérit M. Leclerc, les uns et les autres, le même stress de la peur au ventre..."

À Cabourg, le service s'était charpenté sous la responsabilité de M. Champeaux, spécialiste en explosifs. Dans le but d'épargner des vies, les Allemands reçurent à leur tour une instruction adaptée à leur mission. Les démineurs qui les formèrent avaient été au préalable instruits à l'École du troisième bataillon du Génie, siégeant à Houlgate. Cette formation, complétée par un stage à Septeuil, fut suivie notamment par M. Leclerc, adjoint de M. Champeaux et M. Piattier qui, de chef-démineur, accéda au rang de chef-artificier. Avec d'autres spécialistes comme MM. Madeleine, Coênne et Tanguy, ils menèrent les opérations des commandos constitués par les prisonniers de guerre.


La formation des prisonniers 

A l'École de Cabourg, un Feldwebel du Génie d'assaut, Georges X s'attacha particulièrement à la formation de ses compatriotes. Décoré de la Croix de fer de première classe, il bénéficiait, en matière de mines, d'une expérience irremplaçable qui le prédisposait à remplir cette fonction. Il connaissait fort bien le machiavélique piégeage de mines déposées aux endroits les plus inattendus et signalés aux Allemands au moyen d'un code aussi secret que variable. L'effet de surprise est une arme essentielle dans la guerre des nerfs.

Si la première instruction se déroula en situation réelle avec un matériel insuffisant, ceci jusqu'à la fin de l'année 1945, elle laissa place à un enseignement plus méthodique qui rendit le travail moins meurtrier. Les risques étaient en effet innombrables et exigeaient le perfectionnement technique des civils français comme des militaires allemands. La prudence était le maître mot et on ne manquait pas de rappeler aux uns et aux autres le sort tragique d'un Allemand debout dans un half-track qui sortit sans raison la tête au moment même où une mine éclatait. Ce véhicule, muni de chenilles à l'arrière, tirait par mesure de sécurité une charrue qui labourait le sol, en une ultime vérification, justifiée comme on le voit.


La nourriture dans les commandos 

Au moment de leur affectation dans les commandos, les prisonniers de guerre souffraient pour la plupart d'un état physique plutôt désastreux. Les Alliés avaient fait tant de prisonniers que leur ravitaillement posait problème. En quelque mois, ils furent remis sur pied. Le Génie rural était bien placé pour conclure un marché avec les abattoirs et il prit livraison de lots de têtes de vaches. On ne soupçonne pas la quantité de viande que l'on peut en retirer. De leur côté, certains éleveurs incitèrent les Allemands à leur donner un coup de main à la traite ou ailleurs, naturellement après leurs heures de travail. En compensation, l'agriculteur reconnaissant payait en nature et les faméliques prisonniers ne furent pas longs à retrouver la santé. De ce point de vue, ils étaient plus heureux que leurs compatriotes qui leur écrivaient d'Allemagne de ne point chercher à revenir en un lieu où l'on trouvait difficilement de quoi survivre. Cet état de fait limita les évasions, du moins durant les deux premières années. L'information venant d'Allemagne par le canal des correspondances était étroitement surveillée. Une équipe de censure composée de quatre agents bilingues parcourait les lettres et rédigeait un rapport hebdomadaire. "Vous êtes nourris convenablement, déclaraient en substance les familles, et même si votre travail est périlleux et vos vêtements en lambeaux, vous êtes encore plus heureux que nous"***.


L'habillement 

Les tenues étaient certes élimées et déchirées, mais comment y porter remède ? Le service avait bien touché pour ses administrés des cartes d'alimentation mais il ne lui avait été délivré aucun de ces points "textile" que l'on distribuait avec parcimonie à la population française. La priorité était légitime quand elle s'appliquait aux tenants de cartes "sinistré total" en vue de leur reconstituer une élémentaire garde-robe.
Le cuir faisait tout autant défaut et pour chausser les prisonniers, on eut recours aux galoches et aux sabots. En dépit de ce dénuement, les sous-officiers ne toléraient de la part de leurs hommes aucun laisser-aller. L'un deux reçut un coup de trique avec ordre de remplacer les clous qui manquaient à ses sabots ; un autre fut mis aux arrêts dans une casemate pour refus d'obéissance. A ces sanctions infligées par un gradé, le soldat n'opposait aucune récrimination.


750.000 mines extraites 

Mois après mois, le travail allait vers son terme grâce à l'augmentation du nombre des prisonniers, l'efficacité du personnel d'encadrement administré par M. Catel et l'amélioration du matériel. Le résultat est éclairant : dans nos campagnes du Calvados, une surface totale de 20 750 ha a été déminée, ce qui a nécessité la fouille et le comblement de 20 000 m3 de terre dont 750 000 mines furent extraites en moins de trois ans. Sans les prisonniers allemands, il aurait fallu facilement sept ans de plus.

En mars 1947, il ne restait plus à sonder que des terrains sans intérêt agricole, tels le mont Canisy et la falaise située entre Houlgate et Villers. Les quelques terrains de la région de Maisy sur environ dix kilomètres reçurent un traitement spécial. En effet, cette zone côtière était considérablement minée comme l'ensemble du littoral des départements de la Manche et du Calvados. En outre, l'endroit fut arrosé de bombardements intensifs au point qu'il était impossible d'y faire un travail efficace sans risquer de sacrifier un grand nombre de vies humaines. Henri André proposa d'enclore sévèrement ces terres qui redevinrent herbagères ; on y fit paître des bovins durant une saison qui s'avéra sans incidents et l'on en déduisit que les mines étaient si profondément enfouies qu'elles ne présentaient plus de danger.

Le mont Canisy renfermait un dépôt de munitions dont l'on récupéra la poudre, précieux explosif qui faisait défaut au Service des poudres. 

On obtura l'accès aux souterrains, profonds de 30 à 40 mètres, avant de remettre les lieux à l'Autorité militaire. Quant à la falaise de Houlgate, dite "les Vaches noires", terre marneuse recelant les plus belles ammonites, il fallut mener une expédition digne de montagnards, avec corde de rappel. Ainsi le terrain fut contrôlé dans son entier et l'amateur de fossiles peut aujourd'hui explorer le lieu en toute sécurité.

Les grands chantiers, on l'a dit, se trouvaient sur le littoral et en arrière des agglomérations comme à Clairefontaine, champ de courses situé aux environs de Deauville et jalonné de mines anti-personnel, dispersées au point qu'il fallut s'y reprendre à deux fois. A quelques kilomètres, le bois de Bavent, où la bataille dura deux mois, offrait des difficultés similaires car pendant un an et demi y travaillèrent trois cents SS. Le débroussaillage se fit à la mode vendéenne avec "le croissant" fixé au bout d'un long manche. Il fallait prendre garde aux grenades dégoupillées reliées d'un arbre à l'autre par un fil rampant. Autre domaine, celui-là réservé aux SS du camp de Maisy, dans la région proche du département de la Manche, à Géfosse, Grandcamp, Cricqueville, Vierville, St-Laurent, Colleville, Port-en-Bessin et Commes..., ainsi que le raconte M. Madeleine dans un article publié par le journal Paris- Normandie en date du 14 mai 1970.



Carte des batteries d’artillerie côtières allemandes

Les différents types de mines

Rappelons que les mines constituent une arme proprement défensive et qu'il y en eut donc peu provenant de l'attaquant allié. Malgré cela, il arriva par deux fois un accident dû à une mine anglaise placée, nul ne sait pourquoi, en plein milieu d'un champ. Le passage au compteur Geiger n'en signala aucune autre. Il y eut bien un champ de mines d'origine anglaise dans la région de Deauville mais il venait en fait des Allemands qui avaient utilisé le produit d'une récupération effectuée à Dunkerque en juin 1940.

Si les champs de mines de l'armée allemande étaient soigneusement programmés selon des plans dont certains furent retrouvés à Hambourg, il n'en était pas de même pour les engins posés "à la volée" lors d'une retraite. C'est ainsi que l'on déplora plusieurs accidents mortels imprévisibles : aux environs de Vire, un agriculteur revenant des champs sauta avec sa camionnette au moment où il garait son véhicule sur la berne. L'endroit fut contrôlé et non sans résultats. M. Leclerc donne l'explication du mystère : les routes minées se signalaient aux connaisseurs par une couche de bitume fraîchement répandue sur les engins de mort. Les conducteurs ainsi avertis, les chars passaient alors par les bas-côtés. En une ruse de guerre au second degré, les poseurs de mines inversaient les données.

Impressionnant est l'inventaire des mines, chacune faisant appel à une technique spécifique pour les désamorcer, qu'elles soient faites de métal, de porcelaine, de verre ou de bois. Elles étaient remplies, les premières du moins, de billes métalliques au nombre précis de 365 comme les jours d'une année. Par la suite, elles explosaient en bouts informes de ferraille ou en rondelles de béton. Les unes, généralement piégées, étaient spécialisées dans la lutte antitank, les autres visaient les personnes. Certaines, dites bondissantes, sautaient à hauteur d'homme.

La visite des épaves, chars et tanks de toute provenance, faisait partie des attributions du service. Près de la voie ferrée de Caen à Villers-Bocage, chacun a pu remarquer une série de chars alliés décimés par un seul "tigre" ennemi. Ce dernier s'était embusqué derrière la voie de chemin de fer en remblai entre Mouen et Grainville-sur-Odon. Sa tourelle dépassait tout juste le niveau des rails avec une visibilité donnant sur la plaine de Cheux et impunément, il tirait sur tout ce qui se présentait.

La mer appartient au fief de la Marine nationale. Elle était infestée de deux sortes de mines. Les unes, mines magnétiques volumineuses, étaient parachutées pour garnir le fond des mers à destination des gros vaisseaux du type cuirassé. L'une de ces mines atterrit malencontreusement dans les marais de Troarn où onze ans plus tard elle eut le tact d'exploser spontanément en pleine nuit sans faire de victimes. La déflagration fut si forte qu'elle réveilla les habitants du coin qui crurent un moment à un tremblement de terre.

Un autre type de mines marines visait les barges de débarquement. Reliées par une chaîne à un crapaud ancré au fond de l'eau, elles flottaient entre deux eaux quelle que soit la hauteur de la marée. Lors de grosses tempêtes, il arrivait qu'elles se détachent et s'échouent sur les plages, n revenait alors aux services terriens de les éliminer après les avoir fait sauter. En 1946, la Marine demanda au service du déminage une équipe d'une cinquantaine de prisonniers allemands pour donner un coup de main dans une opération de ratissage de mines entre Cherbourg et Trouville. En Baie de Seine, un coup de vent dispersa la petite flottille : une barge coula, une autre dériva vers le Havre et la troisième s'échoua sur la plage de Lion-sur-Mer. Au petit matin, les habitants se précipitèrent pour satisfaire leur curiosité et certains se mirent à piller l'épave. Les gendarmes intervinrent en publiant un avis plein de menace qui enjoignait quiconque avait pris "par mégarde" ce qui ne lui appartenait pas de le remettre sans tarder à la police. Faute de quoi, il était passible d'une peine allant, foi de Code maritime, jusqu'aux travaux forcés à perpétuité.



               Bombe anglaise de 1000 livres à Fleury/Orne, 2011


Juin 1947, le début du rapatriement des prisonniers

Le bilan de mars 1947 laissait prévoir qu'au mois d'octobre suivant le déminage et le plus gros du 'désobusage' seraient terminés. En même temps le mandat assuré par le Génie rural toucherait à sa fin tandis que le ministère de la Reconstruction conserverait une équipe de techniciens français chargés de faire sauter ce qui restait de dépôts de munitions, d'obus ou de bombes à désamorcer sans compter le ramassage sur les plages d'engins douteux.

En 1963, le relais devait être pris par le Service national de la Protection civile qui couvrait plusieurs départements. Le travail d'artificier fut confié aux anciens techniciens du déminage comme M. Piattier qui à ce titre termina sa carrière. L'on dût au hasard d'une remise en culture ou de la construction de bâtiments, comme la nouvelle université de Caen, de trouver longtemps des engins qu'il fallait neutraliser avant de les retirer.

Le Génie rural allait pouvoir enfin se consacrer pleinement à sa vocation d'équipement des campagnes en suivant une politique d'adduction d'eau par réparation ou création de réseaux, et parallèlement procéder à l'électrification des écarts. Il fallait satisfaire aux besoins croissants des exploitants ainsi qu'à ceux des industries agro-alimentaires telles que les cidreries, fromageries, sucreries ou teillage de lin. En outre, une mécanisation intensive devait remplacer une main-d'œuvre qui demeurerait rare tant que l'industrie serait en expansion. Les prisonniers allemands qui servaient dans les exploitations agricoles reprenaient le chemin de leur patrie et une large publicité incitait les agriculteurs à prendre livraison des tracteurs, moissonneuses-batteuses et autres machines à traire, matériel pour lequel le plan Monnet prévoyait une importation globale de 40 000 unités.

La passation à la direction du MRU (ministère de la reconstruction et de l'urbanisme) d'un service jusque-là assuré par le Génie rural correspond au départ des derniers prisonniers de guerre. Ils avaient été humainement traités, ce que les organismes Quakers, Croix Rouge et YMCA s'étaient plu à reconnaître. Trois aumôniers, deux luthériens et un catholique, entretenaient leur vie spirituelle en faisant la tournée des camps grâce aux trois mobylettes qui leur étaient affectées. Dès le mois de juin 1947, les prisonniers furent rapatriés par petits groupes. Certains les avaient devancés en s'évadant par une filière établie par leurs compatriotes qui conduisaient les camions américains de Normandie à Aix-la-Chapelle. Avertie du fait, la gendarmerie tenta de s'interposer en arrêtant un convoi pour vérification du transport. La Military Police d'accompagnement intervint en signifiant aux gendarmes de laisser le passage libre, sinon ordre serait donné aux chauffeurs de forcer le barrage...

Bombe américaine de 1000 livres, Colombelles, 2020


Les pertes humaines

En octobre 1947, une plaque fut apposée au siège des services du MRU, alors baraquement provisoire. Ainsi devait être honorée en son temps la mémoire des victimes du déminage et de leurs actes héroïques dont le pays est aujourd'hui encore redevable. Devant une imposante délégation de notables, Henri André fit l'appel des "28 héros obscurs de cette bataille de la paix", appel auquel répondit un de leurs camarades sévèrement mutilé. M. Arnaud, président du Syndicat national des démineurs, rappela que sur 3 000 démineurs en exercice pour l'ensemble de la France, 533 avaient trouvé la mort et 1 732 avaient été blessés. Dans le Calvados, l'on comptait 107 blessés dont certains devenus aveugles, et l'on ignore tout de ceux qui furent commotionnés et ne s'en remirent jamais. On a déjà parlé du stress, un mot qui revient encore aujourd'hui à chaque instant dans la bouche des chefs-démineurs.

Lors de l'inauguration de la plaque commémorative, la guerre était trop récente pour que l'on associe au sacrifice des civils français celui des 152 militaires allemands tués en service commandé. Lorsqu'en juillet 1945, près de Ouistreham, deux accidents survenus le même jour firent 8 victimes parmi les Allemands, une cérémonie religieuse fut prévue à l'église du lieu. Heureusement quelqu'un vint prévenir la direction que les familles des déportés se préparaient à une manifestation de protestation. Il fut décidé de transporter les cercueils à la chapelle de l'Hôpital de Caen où tout se passa dans l'ordre. Les honneurs militaires furent rendus par un piquet de quatre soldats français en armes, commandés par un sous-officier. Il semble que par la suite, l'on prit l'habitude d'envoyer les accidentés allemands à l'Hôpital, y compris ceux qui étaient morts. Ceux-là, disait-on, ont pu mourir durant le transport...

Aujourd'hui, l'Europe se construit et cinquante ans après la bataille de Normandie, l'on peut dédier l'écheveau de ces souvenirs à l'ensemble des combattants pour la paix qui ont, selon le mot de leur ancien administrateur Henri André, permis "à la grande oeuvre de la reconstruction de s'accomplir". Les noms des soldats allemands nous sont inconnus mais chacun peut les associer aux Français dont les noms sont gravés sur la pierre, encore faudrait- il que le monument du souvenir demeure en bonne vue. Malgré les démarches faites avec opiniâtreté, la plaque à l'heure d'aujourd'hui attend toujours d'être inaugurée à une place enfin définitive où hommage sera rendu au sacrifice de ceux qui font trop souvent partie des oubliés.



La mine S, Schrapnellmine, est la plus connue des mines antipersonnel fabriquées en Allemagne dans les années 1930.

Suit la liste des 28 démineurs français morts au service de la reconstruction entre le 13 avril 1945 et le 23  juillet 1947 (indication de la zone, de la date et du lieu d'inhumation)

Ce texte a aussi été publié sur le site de la bibliothèque rassemblant la documentation relative à l'action contre les mines et les restes explosifs de guerre.

Après la guerre, il fallut aussi nettoyer les plages du Débarquement de leurs obus et débris. 


abus d'obus


À la fin de 1947, le déminage fut considéré comme achevé.

**  Édouard Baud, qui était à Saint-Lô (préfecture de la Manche), a rédigé des monographies et analyses notables sur la modernisation, la voirie et l'électrification rurale de la Manche au cours de la Reconstruction.  

***  En 1945, l'Allemagne n'est plus qu'un champ de ruines, divisé en zones d'occupation, où sévit la famine. Travailler au déminage, au péril de leur vie mais dans un cadre respectueux et avec des rations régulières, était paradoxalement une option plus sûre pour les prisonniers de guerre que l'enfer allemand.

25.6.25

La dynastie du cuir

 

À l'origine de la dynastie du cuir il y a une alliance aux circonstances mystérieuses entre un Belge en retraite après des combats contre les troupes révolutionnaires françaises, Jean-Baptiste Coupienne, et la branche d'artisans du cuir d'une famille allemande, les Peltzer.

Cette page s'est nourrie des travaux de l'historien Thomas Urban, notamment un site sur l'histoire de Mülheim an der Ruhr.


LES COUPIENNE ET LES PELTZER


Les Coupienne : descendants de huguenots fugitifs devenus catholiques ?


Jean-Baptiste Coupienne 
Stadtarchiv Mülheim

Jean-Baptiste est né en 1768 à Dinant (principauté de Liège), fils cadet de Nicola Jean et Ernestine Coupienne, née Coligny selon l'historien Thomas Urban - peut-être parente de l'amiral Gaspard de Coligny (1519-1572) massacré comme plus de 2000 réformés la nuit de la St Barthélemy, le 22 août 1572, à Paris et ailleurs. Certains généalogistes, mais ils se copient/collent beaucoup, la baptisent "Colignon" et voient dans "Coupienne" un ancien "Copienne". Jean-Baptiste, son frère et ses deux soeurs grandirent dans un milieu aisé. Selon l'historien, la famille Coupienne, d'origine française et dont le nom était alors Compien de Chalay (couronne de noblesse à côté de l'épée et du lion dans les armoiries), disposait aux 17e et 18e siècles d'une fortune considérable que lui avait valu principalement la possession d'une mine d'ardoise dans les Ardennes. 

Dinant, vers 1770


En juillet 1794, Jean-Baptiste Coupienne, 26 ans, s'enrôle dans l'armée réunissant la Grande-Bretagne et la République néerlandaise (les Provinces-Unies) dans une vaste alliance menée avec l'Autriche et la Prusse pour contrer l'expansion et les troupes de la France révolutionnaire (Première Coalition 1793-1797) qui semaient la peur et la terreur, surtout en Europe de l'Ouest, et mettaient sans doute en danger la position privilégiée de sa famille. Il quitte Liège, à nouveau occupé par les troupes françaises et est démobilisé dix mois plus tard à Celle avec le grade de sergent-major (Oberstabsfeldwebel). Sur le chemin du retour vers sa patrie belge, il s'arrête puis s'installe dans la localité qui allait devenir Mülheim an der Ruhr* - à l'époque la seigneurie de Broich sur la rive droite du Rhin, dépendant du landgrave de Hesse-Darmstadt en vertu du droit d'allégeance. 

* Mülheim an der Ruhr (173 255 habitants en 2023), située dans le Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, a été fondée en 1808 sous Napoléon Ier par le regroupement de plusieurs communes (Styrum, Dümpten, Heißen, Menden-Holthausen, Saarn, Broich, Speldorf). Un siècle plus tard, Mülheim comptait plus de 100 000 habitants.


Mülheim : au sud de la Ruhr, le premier bassin industriel d'Europe de l'Ouest


Les Peltzer : calvinistes, juristes et réformateurs

La rencontre avec la famille Peltzer (protestante), chez qui Jean-Baptiste Coupienne (catholique) "trouva refuge" (selon l'historien TU, qui n'explique pas pourquoi), allait déterminer de manière décisive la suite de sa vie.  Cette prolifique famille est assez importante sous bien des aspects  pour que  l'historien Hermann Friedrich Macco ait écrit une "Histoire et généalogie de la famille Peltzer" (en ligne et en allemand). Voir un résumé ici.

En octobre 1800, après environ cinq ans de relations avec la famille de Johann Heinrich et Sibilla Peltzer, Jean-Baptiste épouse leur seule fille, Caroline, benjamine d'une fratrie de trois. La petite-fille de son aîné, Johann Heinrich, Anna Margaretha Peltzer, épousera Clemens August Thyssen et sera la mère de l'industriel et collectionneur d'art (premier baron Thyssen), Heinrich Thyssen.

Les Peltzer étaient les riches propriétaires d'une tannerie. Le grand-père paternel de Caroline, Johann Nikolaus (1705-1772), transformait les peaux d'animaux en cuir à l'aide d'écorce de chêne finement broyée. Le liquide de tannage faisait passer la peau du rouge au brun, d'où le nom "Rotgerber" (tanneur rouge). On en voit un au travail sur l'image. Cet artisanat était parmi les plus lucratifs.

Le fils de Johann Nikolaus, le beau-père de Jean-Baptiste,  faisait partie depuis la fin du 18e siècle, avec le tanneur Rühl, des premiers Freimeister* de Mülheim. Après avoir franchi les barrières étroites de la corporation, Johann Heinrich s'était lui aussi installé au Rumbach. 

* "Freimeister" désigne, du Moyen Âge au XVIIIe siècle, un maître non soumis à une guilde, corporation ou association professionnelle, formé généralement autodidactiquement ou par un autre maître libre. Les corporations étaient en principe opposées aux Freimeister, car elles y voyaient une concurrence indésirable. Les maîtres libres ne bénéficiaient pas de certains droits accordés aux membres des corporations, tels que la formation d'apprentis.

Jean-Baptiste Coupienne établit rapidement sa propre tannerie sur le cours inférieur du Rumbach, dans l'actuelle Schollenstraße. Situé sur la rive droite de la Ruhr, ce cours d'eau à l'eau claire, à basse température et au débit rapide, offre aux tanneurs des conditions de production idéales et devient ainsi, avec le Bruchbach, le Bühlsbach et le Speldorfer Bach, un site important pour les plus anciennes tanneries de Mülheim. 


Le tannage selon le "procédé liégeois"

Originaire des Ardennes aux forêts de chênes, Jean-Baptiste Coupienne détenait déjà quelque savoir quant au tannage. Il semble s'être familiarisé dès l'enfance avec les procédés avancés de l'industrie du cuir dans la principauté de Liège et en France, qui avait de loin la plus grande densité de tanneries en Europe. En France, aux XVIIe et XVIIIe siècles, sous l'influence de la politique commerciale, de nombreuses manufactures avaient notamment été créées pour satisfaire les besoins en cuir de l'armée permanente. Outre le tannage rapide à l'acide sulfurique et aux extraits de tanin que fit connaître le français Armand Séguin en 1794, d'innombrables innovations techniques rendirent possible la fabrication et le traitement industriels du cuir.

Tout porte à croire que Jean-Baptiste Coupienne tannait ses cuirs à Mülheim an der Ruhr sur la base du "procédé liégeois". Après tout, le cuir belge fabriqué dans son pays était très apprécié en Belgique et à l'étranger pour sa bonne qualité. Ce processus ne différait des autres méthodes de tannage de la peau de chamois que par des détails. Pour simplifier, l'opération consistait à faire tremper les peaux dans une rivière ou un bassin d'eau, traitement suivi par la "transpiration" (par exemple avec de la vapeur d'eau), puis le retrait des poils et le gonflement, le tannage, la transformation en cuir avec les tanins et enfin le séchage.

La qualité du cuir tanné dépendait toutefois en grande partie de la durée et de la fréquence de ces étapes. Jean-Baptiste n'utilisait pas le procédé de tannage rapide, pas encore au point. Cette méthode ne tarda cependant pas à trouver des adeptes à Mülheim : c'est ainsi que le "Vollständige Handbuch der gesamten Lederfabrikation" (Manuel complet de l'ensemble de la fabrication du cuir), parut en 1837 aux éditions Baedeker d'Essen. Son auteur, Friedrich Joseph Peltzer, se présentait au lecteur comme un "fabricant pratique de cuir et de colle à Mülheim an der Ruhr" et exposait une méthode de tannage rapide qu'il avait lui-même développée. Ce n'est toutefois que vers la fin des années 1850 que le savant de Brunswick et "vieux maître de la technologie chimique", Ludwig Friedrich Knapp (1814-1904), fournit les connaissances sur le tannage rapide qui ouvrirent la voie à l'industrie.

On ne sait rien des dimensions de la tannerie fondée par Jean-Baptiste Coupienne ; même la chronique familiale des années 1920, écrite en 1921 par son arrière-petit-fils, Ernst Coupienne, et parue en 1985, est muette à ce sujet. Les débuts de l'industrie du cuir à Mülheim an der Ruhr furent en tout cas plutôt modestes. En 1810, il n'y avait que cinq tanneries employant douze ouvriers, qui traitaient environ 2 000 peaux de veau et 400 peaux pour une valeur de 5 600 thalers. Sur les 35 manufactures de cuir recensées en Rhénanie entre 1750 et 1833, aucune n'était installée à Mülheim.


Les artisans tanneurs

L'entreprise de Jean-Baptiste Coupienne, comme la plupart des tanneries de peaux de cette époque, n'est en réalité qu'un atelier de fabrication du cuir composé probablement d'un "atelier à eau" pour le nettoyage et le trempage des peaux et d'annexes pour le séchage des peaux tannées et le stockage des déchets de viande et de peau. Seules les manufactures disposaient à l'époque de leur propre moulin à broyer, le tan. Le tannage se faisait dans des fosses remplies de poudre de tan ; le tannage dans des tonneaux rotatifs, qui représentait une énorme économie de temps de tannage, de travail manuel et d'écorce de chêne (riche en tanin), n'a pu s'imposer sur le sol allemand que dans la deuxième moitié du 19e siècle. 

Le domicile et le lieu de travail du tanneur étaient déjà séparés ; le propriétaire effectuait souvent avec ses compagnons les travaux physiquement lourds et nocifs pour la santé ; il n'y avait pas encore de répartition du travail au sein de l'entreprise artisanale. Le tanneur achetait la matière première aux paysans ou au boucher local et vendait le produit fabriqué aux cordonniers des environs ; on produisait pour les besoins locaux.


De la liberté du commerce à l'essor en passant par la franc-maçonnerie

L'intensification de la navigation sur la Ruhr, marquée au début du XIXe siècle par Mathias Stinnes (1790-1845), navigateur, négociant en charbon et fondateur d'une dynastie d'entrepreneurs, s'accompagna d'une liberté croissante du commerce et de l'industrie. La ville nouvellement fondée de Mülheim an der Ruhr connut des changements progressifs avant 1815, sous la domination napoléonienne. Un commerce international intense de peaux et de cuirs se développa avec la Hollande et la Belgique. Après la suppression des barrières douanières gênantes par la loi douanière prussienne de 1818 et la fondation de l'Union douanière allemande en 1834, les conditions de vente s'améliorèrent encore nettement dans l'espace économique élargi. De plus, les besoins  - navigation de halage, exploitation minière et industrie du transport - en cuir de harnais et de brides pour les chevaux utilisés dans ces secteurs augmentaient. Les descendants de Jean-Baptiste allaient également profiter du succès du cuir de vachette, qui devint l'article principal et spécial par excellence de Mülheim. Les tanneurs comptaient déjà au Moyen-Âge parmi les artisans les plus riches et les plus respectés, qui occupaient en outre des postes importants au sein des conseils municipaux.

Il n'en fut pas autrement pour l'immigrant belge Jean-Baptiste Coupienne au début du XIXe siècle ; il semble avoir rapidement pris pied dans les familles notables de Mülheim, et pas seulement grâce à son mariage avec la fille de Peltzer, comme l'écrit l'historienne Ilse Barleben. Le 5 février 1808, il est nommé conseiller municipal de la ville nouvelle de Mülheim an der Ruhr, sous domination française. Il fait ainsi partie de l'organe consultatif de vingt membres créé par l'ordonnance d'octobre 1807 pour l'administration municipale, promulguée par le grand-duc Joachim Murat, beau-frère de Napoléon. Le 1er octobre 1813, Jean-Baptiste est promu au poste de deuxième adjoint de la ville suite à un décret de Napoléon.

En plus de ses mandats municipaux, ce libre-penseur, qui se revendique comme tel malgré sa foi catholique, appartient depuis 1812 - tout comme le fabricant de textiles de Mülheim Johann Caspar Troost - à la "Loge Saint-Jean à Saint-Joachim d'Orient" de Düsseldorf, fondée en 1806 en l'honneur de Murat et composée en grande partie d'Allemands ainsi que de fonctionnaires et d'officiers français. En 1820, Coupienne rejoint finalement la loge "Zur deutschen Burg" (vers la forteresse allemande) nouvellement créée à Duisbourg. On ne sait pas quelles fonctions il y a occupées. Les doubles affiliations aux loges maçonniques d'une région n'avaient rien d'inhabituel ; de nombreux artisans et commerçants nouaient de cette manière de nouvelles relations d'affaires et commerciales. Nul doute que Jean-Baptiste sut tirer profit de ces liens.

Du mariage de catholique Jean-Baptiste (Johann Baptist) avec la protestante Carolina Peltzer (1777-1853) naquirent six enfants, dont trois fils - Christian Gilbert (1801-1876), Heinrich (1810-1889) et Ernst Jean (1818-1868) - qui furent élevés dans la religion catholique, et trois filles - Katharina (1805-1857), Louise (1812-1900) et Ernestine (1813-1865) - qui furent élevées dans la religion protestante. Parité parfaite !

Après la mort en mars 1825 du chef de famille "des suites d'un accident", selon la chronique familiale, le fils aîné de Jean-Baptiste, Christian Gilbert, dirigea la tannerie sous l'œil vigilant de sa mère, d'abord dans l'intérêt de la famille pendant une dizaine d'années, puis pour son propre compte. 

La peau de chamois Coupienne était de plus en plus répandue et prisée, et pas seulement aux foires de Francfort-sur-le-Main et de Leipzig. Toutefois, en raison de ses fonctions de député du parti progressiste au parlement prussien et de président de la chambre de commerce de Mülheim pendant de nombreuses années, Christian Coupienne, célibataire et sans enfants, ne s'occupa guère de son entreprise après les années 1850. Bien avant qu'il ne se retire en 1871, l'ancienne tannerie de la Schollenstraße tombait en ruine et fut démolie peu après sa mort.


L'union du cuir et du tabac



En 1839, Heinrich Coupienne, le fils cadet de Jean-Baptiste, épousa Adelina Amalia von Eicken, la petite-fille du fondateur de la dynastie du tabac, Johann Wilhelm von Eicken. Heinrich avait 29 ans, Adelina 27. 

Heinrich avait fondé un an plus tôt sa propre tannerie dans la Bachstraße pour la production de cuir de veau, posant ainsi la première pierre de la future fabrique Heinrich Coupienne, qui deviendrait société anonyme en 1914. D'abord spécialisée dans la fabrication de cuir de vachette pour les capotes de voitures, puis dans la production de cuir brun vierge nécessaire à l'armée, l'usine, plusieurs fois agrandie, sera exploitée sur le même site jusqu'à sa "liquidation" en 1939/40. L'annuaire de Mülheim de 1860 montre que Heinrich Coupienne a résidé pendant de nombreuses années au 6 de la Kettenbrückstraße (à partir de 1911, Schloßstraße), au cœur de la ville et à proximité immédiate du commerçant Ernst Nedelmann. Heinrich Coupienne, qui a fait partie du premier conseil d'administration du syndicat Friedrich Wilhelms-Hütte, qui a dirigé la mine de charbon "Vereinigte Wiesche" de Mülheim entre 1858 et 1874 et qui occupait globalement une position centrale pour le trafic de copeaux dans la région de Mülheim, verra, pendant sa période active en tant qu'entrepreneur, l'industrie du cuir se transformer d'une entreprise artisanale en une entreprise industrielle, entre autres grâce à l'utilisation de la machine à vapeur à partir du milieu du 19e siècle.


L'utilisation de la "refendeuse"*

On ne pourra toutefois parler d'industrie du cuir pour Mülheim an der Ruhr qu'à partir des années 1880, après la cession de la tannerie aux fils d'Heinrich, Eugen (1843-1907) et Jean-Baptiste (1847-1892) au début des années 1870. Dans ce contexte, l'utilisation de la refendeuse fut considérée comme une étape importante : à l'aide de cette machine, le tanneur était désormais en mesure de refendre plusieurs fois horizontalement les peaux à traiter et d'augmenter ainsi sa quantité de matière première. Au début des années 1880, Coupienne et Lindgens à Mülheim an der Ruhr ont mis en service les premières machines à refendre à couteau en forme de ruban dans l'Empire allemand, permettant aux deux usines d'acquérir un avantage concurrentiel considérable. Par la suite, d'autres machines ont été intégrées dans le processus de production de l'industrie du cuir, notamment pour le pliage des peaux.


L'industrie du cuir - Stadtarchiv Mülheim an der Ruhr


La refendeuse est munie d'un couteau en forme de ruban tournant sur deux volants ; un système permet de maintenir le couteau constamment aiguisé et de contrôler l'épaisseur de la coupe. La pièce de cuir est introduite dans la machine et passe sous la lame, qui la coupe dans son épaisseur de manière uniforme et régulière. 

On sait peu de choses sur les éventuelles appartenances de Heinrich Coupienne à des associations ou des loges à Mülheim an der Ruhr. Comme entrepreneur, il appartenait au moins à la société civile "Casino", fondée par le maire Carl Weuste en 1842, c'est-à-dire l'année même où la ville se dotait d'un nouvel hôtel de ville, du Kettenbrücke et d'une caisse d'épargne, et où les habitants les plus aisés de Mülheim se rencontraient pour échanger leurs idées.


Villa Eugen Coupienne



La petite fille aux yeux sombres et aux cheveux noirs


Eugen est le frère aîné de la petite fille aux yeux tristes et aux cheveux raides coupés au carré du grand tableau au-dessus du sofa gris, en face de la cheminée du 41 avenue de Courseulles à Caen. C'est loin d'être un tableau de belle facture. Très vraisemblablement et selon ma mère, Élisabeth Neyreneuf-André, ce tableau était pré-peint avec une ouverture où le modèle passait la tête.

Je me souviens de cette toile dans le salon du 60 rue Condorcet, près du quart de queue Pleyel (tous deux sont allés à Caen quand Charles, Marguerite et Denise André se sont installés dans un appartement plus petit, rue Stevens). On me disait que la petite fille était la mère de Grand-Papa (Charles Eugène André, 1876-1965) et j'avais du mal à l'imaginer, je devais avoir à peu près l'âge de la petite fille et Grand-Papa pour moi était sans âge ou figé au même âge pour l'éternité. La petite fille s'appelait Gertraud Amalia Katharina Henriette et on me disait qu'elle était morte quand Grand-Papa était petit (il allait avoir 7 ans) si bien que je finissais par voir sur le visage de la petite fille les stigmates d'un malheur anticipé. 

Née à Mülheim an der Ruhr en 1849 et morte à Paris 34 ans plus tard, mon arrière-grand-mère était le dernier enfant de Adelina Amalia von Eicken (1811-1878), troisième génération de la dynastie du tabac, et de Franz Heinrich Coupienne (1810-1889). Gertraud épousa Wilhelm Ferdinand (Guillaume Ferdinand) André en 1871. 

Sa soeur aînée, Adelina Catharina Sophia (1844-1925), s'était mariée en 1865 avec Heinrich Hugo Stinnes (le fils du Mathias Stinnes dont il est question plus haut) et avait donné le jour à Hugo Stinnes* (1870-1924), le roi de l'acier aux yeux d'acier, un des hommes les plus puissants d'Allemagne et des plus controversés aussi, évidemment. Cousin germain de Grand-Papa, il était peut-être sa parfaite antithèse.

* Biographie par Hermann Brinckmeyer en ligne et en anglais.

Après avoir mis au monde Charles, Gertraud avait eu deux filles. Cornélie, dont sa nièce Denise André (dite "tante Deuse") se plaisait à raconter les bêtises ou les "malheurs" en clin d'oeil à Sophie et dont le prénom me faisait penser à Babar, à cause de Cornélius, et puis Gertrude. La naissance de ce dernier enfant priva de mère les cinq autres. Gertrude elle-même mourut un peu avant d'avoir atteint l'âge de la petite fille du tableau, sa maman. Il me fallut, dans mon enfance, craindre terriblement et même imaginer la mort de ma mère pour comprendre la mélancolie que je percevais chez mon grand-père. Adeline (elle me donna son magnifique dé en or, ses initiales gravées étant aussi les miennes) et Henri, les aînés de Charles, étaient nés en Allemagne, mais lui naquit à Paris. Gertraud leur parlait naturellement l'allemand qui était aussi la langue maternelle de la femme que Charles épouserait. Orpheline un an après sa naissance, Marguerite Riecke avait en effet été élevée en Allemagne par sa grand-mère, loin de son père, négociant prospère définitivement établi à Paris, alors que ses ancêtres de la dynastie de la quincaillerie ne consentaient que transitoirement à se faire parisiens, revenant tôt ou tard se ressourcer inéluctablement en Allemagne, à Remscheid (Rhénanie-du-Nord-Westphalie).

Marguerite et Charles ne parlèrent jamais à leur progéniture la langue maternelle qu'ils avaient en commun. Henri, leur second fils et mon père, avait rapporté de sa captivité en 1940 dans un Oflag en Allemagne quelques mots qu'il adorait utiliser, surtout avec ses chevaux, censés comprendre l'allemand, comme "Komm" (viens). Lui qui avait voulu avoir des pouliches de sa chère jument Dame n'eut que des poulains, Nocedor le magnifique (baptisé ainsi car il naquit l'année des noces d'or des mes grands-parents André) et, deux ans plus tard, l'intrépide Passe-Partout (dit PP, qui dût son nom au film "le tour du monde en 80 jours", sorti en France en 1957). En contrepartie mon père souhaitait des fils mais n'eut que trois filles, pas commodes à manier de l'avis général. Aussi, à défaut de se confronter à de petits mâles, se plaisait-il à rétorquer aux demandes féminines le très convenant "Morgen früh" (demain matin) qu'on répondait aux prisonniers de guerre quand ils demandaient quelque chose qui naturellement n'arrivait jamais.

Marguerite, que nous appelions "Grand-Maman", parlait français avec des intonations dures qui évoquaient légèrement l'allemand. Bien qu'elle sût que je l'apprenais au lycée, jamais elle ne s'adressa à moi dans cette langue. Un soir, au moment de quitter l'appartement de la rue Stevens où nous avions dîné, et alors que mon grand-père se tenait dans l'entrée, petit mais toujours très droit physiquement et aussi éthiquement, mue par une impulsion soudaine je lançai à cet homme si pénétré de l'intraduisible Sehnsucht (sorte d'aspiration mélancolique) "ich weiss nicht was soll es bedeuten dass ich so traurig bin. Ein Märchen aus uralten Zeiten, das kommt mir nicht aus dem Sinn.." et, ô émotion de l'échange immanent, je l'entendis continuer "Die Luft is kühl und es dunkelt und ruhig fliesst der Rhein ; Der Gipfel des Berges funkelt, im Abendsonnenschein"....*

*  Heine - die Lorelei. Je ne sais pas ce que doit signifier que je sois si triste ; Un conte d'autrefois me trotte dans la tête. L'air est frais et la nuit tombe, et le Rhin coule tranquillement ; le sommet de la montagne scintille dans la lumière du soleil couchant.


L'importance des Coupienne pour Mülheim an der Ruhr

L'immigrant belge Jean-Baptiste Coupienne occupe une place de choix tant dans la littérature que dans l'histoire de la ville de Mülheim en tant que "père de l'industrie du cuir". Dans sa thèse de doctorat sur le développement de la fabrication du cuir à Mülheim an der Ruhr, parue en 1937, Erich Meyer explique que grâce à lui et à ses descendants, qui ont marqué l'industrie du cuir au XIXe siècle, un "trait entièrement nouveau" est apparu dans cette industrie. En effet, c'est précisément la tannerie de Heinrich Coupienne, agrandie à plusieurs reprises et orientée très tôt vers la fabrication à grande échelle, qui a exercé une certaine fonction de modèle pour la création de nombreuses usines de cuir durant la phase de haute industrialisation. 


Jean Baptiste Coupienne et ses descendants ont ainsi créé les conditions pour que Mülheim an der Ruhr devienne la ville avec la plus grande industrie du cuir de tout l'Empire allemand jusqu'au milieu des années 1920, avant de perdre de l'importance par rapport à d'autres sites de production comme Offenbach. La manière dont Jean-Baptiste Coupienne a réformé l'industrie du cuir de Mülheim après la création de sa tannerie de peaux pour semelles reste cependant obscure.

Il est très probable qu'il ait pu donner des impulsions importantes à l'industrie du cuir de Mülheim. Ses origines huguenotes plaident également en ce sens : au XVIIe siècle déjà, de nombreuses tanneries françaises étaient aux mains des "réformés", avant que la révocation de l'édit de Nantes en 1685 ne provoque le départ de nombreux artisans ingénieux et opiniâtres. En Brandebourg-Prusse, 42 tanneries et magasins de cuir exploités par des huguenots ont été recensés vers 1700, dont 18 à Berlin (avant l'arrivée des réfugiés religieux, un seul tanneur se serait installé à Berlin).

Au XIXe siècle, la famille Coupienne s'intègre très rapidement dans la vie politique, sociale et économique de Mülheim. Cela se voit non seulement au nombre et à l'importance des fonctions (honorifiques) et des affiliations exercées, mais aussi au comportement matrimonial planifié, typique de l'époque bourgeoise. Cette famille d'entrepreneurs est un exemple parfait du degré élevé de tradition familiale et intergénérationnelle. Plus que dans tout autre artisanat, la transmission du métier du cuir et de l'entreprise y fut remarquable.